La participation citoyenne : un exercice subtil au milieu des subtilités (ou susceptibilités) politiques
Intervention d’Axel OTHELET
Point de vue entre sociologue et militant ou le sociologue militant.
Je souhaiterais introduire mon propos directement par quelques questionnements quelque peu provocateurs au regard du sujet de ce soir. Peut-on se passer du politique pour participer ? Y-a-til une nécessité à participer ?
Sur la première question, nous aurions tendance à répondre oui. Tout dépend de la définition que l’on se donne de la participation. La place à la mobilisation existe même s’il n’est pas toujours facile de se situer dans des instances spécifiques de représentation tels que les Conseils de développement (à part des exemples de participation aboutie comme le Pays de Colombey (54) A contrario, exemple du Conseil de Développement du Pays de l’Aire Urbaine). Mais globalement la possibilité d’exercer sa citoyenneté est possible par un large panel associatif (la France métropolitaine en compte environ 800 000. Le monde associatif concerne en moyenne un français sur deux). Cependant, tout existe dans ce domaine de l’association reconnue d’intérêt général à l’association catégorielle. Par ailleurs, tout le monde ne se positionne pas dans une fonction de bénévole, mais plutôt de consommateur de loisirs, de culture... Du coup, cette fonction de participation citoyenne au sens où nous l’entendons, la participation à la réalisation de projet d’intérêt général a un rapport à la politique (sens originel du terme et au politique en place.) Depuis les dernières élections d’avril 2002 où notre pays a pris peur, a cru à la fin de la démocratie, le mot d’ordre était de dire que chaque personne devrait appartenir à au moins une association. Ceci dans la logique de DURKHEIM, qui considérait qu’il devait y avoir nécessairement des corps intermédiaires entre l’Etat et le citoyen, sorte de tampon. Sans quoi, le repli sur soi, l’enfermement, les dérives sectaires ou encore intégristes prendront le pas sur la démocratie.
Pour cela et pour répondre à la seconde question, nous devons toujours réaffirmer la philosophie de la participation citoyenne. Elle devrait être un culture dès le plus jeune âge. Il faut redonner le goût au débat, à l’échange d’idées, au conflit mobilisateur. Et ce, dès les premiers espaces de socialisation, donc l’école. La participation devrait être quasiment un habitus, au sens de BOURDIEU. Une intériorisation de l’extériorité pour reprendre sa définition. Pour intérioriser, il faudrait qu’il y ait une extériorité de la participation. Or, ce n’est malheureusement pas toujours et partout le cas. Maurice Blanc, professeur en sociologie urbaine, note en effet, que la participation des habitants étant une obligation sans sanction, se réduit en fait à une obligation purement morale, « car même - dit-il - si le versement des subsides de l’Etat est conditionné par l’obligation de mettre en place des modalités de participation, il reste que c’est bien souvent à la municipalité seule, d’organiser ce partenariat en fonction de leurs intérêts et du projet qu’ils souhaitent mettre en œuvre ». La marge de liberté - vous vous en doutez bien - qui est ainsi laissée par ce flou un peu juridictionnel, permet aux responsables politiques et administratifs locaux, d’orchestrer comme ils l’entendent, la politique dite de concertation. Ils ont en fait une grande latitude pour proposer une traduction des directives nationales à leur univers local et particulier. Du fait de cette ambiguïté même, différentes pratiques apparaissent chez les décideurs locaux (voir Revue Territoires N°441, oct. 2003) Donc, la réponse est non à la première question et oui à la seconde. Non à la première, car même si les lieux de participation ne sont pas forcément liés ou voulus par un pouvoir local quel qu’il soit, (l’exemple de la participation citoyenne autour des projets d’économie solidaire le montre bien, Club CIGALES dans le 70), cela n’empêche qu’à un moment donné, on dépend bien, quand même, des pouvoirs locaux en place. Sur la question centrale du financement des actions par exemple. (Nous sommes un des seuls pays en Europe où le monde associatif - sauf quelques exemples rares - a une part très faible d’autofinancement.) Attention au risque des associations lucratives sans but qui développent des projets dont le souci n’est que rentabilité. La difficulté est de se situer à la fois dans le secteur sans but lucratif sans occulter le fonctionnement économique classique. Cela on l’a vu par l’intermédiaire d’une association que nous avons créée avce quelques copains (ADDRESS : boutade sur son développement international), pour aider un porteur de projet : financièrement, on ne pouvait pas. Il a du se retourner vers les collectivités territoriales qui lui ont alloués 15 000 euros. Nous ne sommes plus dans le même rapport de force. De plus en plus aussi, les entreprises classiques du monde marchand se sont aperçues qu’il y avait là un effet tout à fait intéressant, en plus pour pouvoir, quelque part, réhabiliter une image d’entreprise citoyenne, etc. et se positionnent, se mobilisent de plus en plus sur ce créneau là. Donc, comment est-ce qu’on peut, justement, essayer de lutter pour faire en sorte que les citoyens puissent s’auto-organiser et aient les moyens de leur auto-organisation car c’est quand même bien de cela qu’il s’agit ? Par ailleurs, s’il s’agit de se situer dans un rôle de décideur qu’il soit élu local ou dans une instance partenaire des collectivités locales ou offices publiques - suivez mon regard - syndicats mixtes divers, présidences HLM, etc., là les choses se gâtent. En effet, les lieux de pouvoir, tellement convoités, ne sont pas toujours disponibles tant que l’on n’aura pas réglé cette fameuse question du cumul des mandats en nombre et en durée mais également du cumul des fonctions. Ceci même si la France - et là il est intéressant de regarder cela de près - est le pays qui, en Europe, compte le plus grand nombre d’élus locaux. Ils représentent, aujourd’hui, en France, 550 000 environ soit près d’un élu pour 100 habitants. Mais nous savons bien - vous et moi - de quoi je parle quand je parle de ces instances.
Oui à la seconde, mais pour que la participation devienne habitus, il y a la nécessité de favoriser la participation de tous et que les lieux dits formels de participation types conseils de quartier ne soient pas simplement des endroits où l’on achète une sorte de paix sociale ou encore où l’on relégitime son pouvoir. « Calmer le jobard », comme dirait Robert CASTEL. (Exemple de Bobigny suite à la baisse des résultats électoraux lors des Municipales de 2001) La participation, c’est en quelque sorte une formidable expérience du mieux vivre ensemble, au-delà des clivages de conditions de vie. A l’image des SEL (Système d’Echanges Local), nous avons à apprendre de tous et tous ont à apprendre de nous. Cela veut dire que les lieux de participation doivent se situer à tous les niveaux de décision. Le citoyen doit pouvoir peser sur les choix y compris ceux les plus empreints de scientificité. Le citoyen peut développer sa capacité d’expertise. L’exemple des débats citoyens autour des OGM mis en œuvre par l’Office Parlementaire des Choix Scientifiques, l’atteste. Alexis de Tocqueville disait ceci : « C’est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science, elles la mettent à la portée des peuples ». Pour répondre à cela, je dirais que même si le local est le lieu privilégié de l’apprentissage de la participation - et on le voit au quotidien - les bénéfices, souvent, de cette pratique, se diffusent ensuite dans l’ensemble de la société et dans toutes les formes de relation sociale. En effet, un citoyen mieux mobilisé localement est un meilleur citoyen - entre guillemets « meilleur » bien sûr - pour la démocratie nationale, pour la démocratie sociale, dans son association, son syndicat, son entreprise, etc. Comme l’affirment deux auteurs, Jean-Louis Sanchez et Régis Verley, « On peut et l’on doit traiter avec les habitants, en même temps du local, du national et du planétaire ». Et ils posent la question : « Le monde n’est-il pas un village ? ». Toutefois, on peut dire, aujourd’hui, que seules les instances locales donnent ce sentiment, en tous cas pour les habitants, d’une possibilité d’actions. Sans doute, l’instance de proximité constitue un bon pallier d’apprentissage de la citoyenneté avant d’entrer dans les institutions ou les instances capables de peser sur l’environnement mondial. Mais, « Les mouvements citoyens internationaux pèsent-ils réellement sur cet environnement ? » Un exemple récent d’institutions internationales, elles-mêmes détentrices d’un certain pouvoir qui ne peuvent enrayer les décisions d’un seul homme - vous voyez un petit peu ce que je veux dire - montre que ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Même si, comme l’affirme le sociologue Adil JAZOULI (« La banlieue est l’avenir de la France in le Nouvel Observateur, 1996) lorsqu’il évoque la participation des habitants dans les quartiers que « c’est là que va s’élaborer la société de demain, une démocratie plus proche du peuple, la participation de tous, une action collective populaire. Ca ne s’inventera pas ailleurs. Et cela émergera là où ça va le plus mal. Tout simplement parce que ce ne sont jamais les nantis qui font progresser la société, mais plutôt ceux qui souffrent, luttent, espèrent. » De son côté, l’économiste Pierre CALAME affirme (le territoire, brique de base de la gouvernance du futur, congrès NIKAN, 1997) que « le local, c’est l’espace des pauvres », considérant que les riches ne se préoccupent pas de la vie locale. Ils voyagent, circulent dans le monde et n’ont donc pas de temps à consacrer à l’espace local. « Comme on n’a pas les moyens de payer les services pour les pauvres, on trouve la décentralisation formidable. Comme les Etats n’arrivent plus à gérer les effets sociaux de la mondialisation, ils en repassent la charge aux communautés locales. » Du pauvre au riche ; du profane à l’expert ; du local au national, à l’européen (n’est-ce pas une certaine Constitution européenne qui en parle dans son article 46) jusqu’à l’international, la démocratie participative doit devenir le socle de la construction d’un meilleur vivre ensemble demain, car de plus en plus de gens sont intéressés pour donner leur avis, pour agir et il n’y a pas de déterminisme ou de « lois sociales » qui permettent de régir cette question de la participation des habitants. On le sait bien, c’est un exercice subtil. Plus on met de monde autour de la table, plus il est difficile d’obtenir un assentiment général. Mais c’est bien parce que c’est un exercice difficile qu’il suscite toujours des réflexions, des réactions et que nous sommes loin d’avoir abouti à une démarche idyllique. Et quand bien même, si nous arrivions à avoir une démarche idyllique dans ce contexte là, je pense que, dès le lendemain, il faudrait déjà la renverser pour en trouver une autre. Ce meilleur vivre ensemble, c’est la forte utopie que nous pouvons formuler ici. Et pour ceux qui ne croient à la réalisation des utopies, je terminerai par une citation d’Henri DESROCHE qui ne les convaincra peut être pas, mais qui les fera réfléchir : « Aucune caravane utopique n’a atteint son mirage. Mais sans ce mirage, aucune caravane ne se serait mise en route. »