Nous allons aborder, ce soir, ces questions de participation des habitants ou « démocratie participative ». J’ai voulu donner deux titres à cette intervention : 1 - Politique de participation et participation aux politiques 2 - La participation citoyenne : un exercice subtil au milieu des subtilités politiques, que je préfère.
Vous n’êtes pas sans savoir que les notions de « démocratie participative » ou « participation des habitants », sont employées constamment dans les textes qui portent sur les dispositifs à la fois des politiques de la ville, du développement local en milieu rural en particulier, etc. Utilisée donc constamment, cette volonté de ne pas définir seul les projets de développement d’un quartier, d’une ville ou d’un département ou encore d’une région, n’a pas le même sens pour tous les acteurs. On peut dire qu’inscrire dans la loi ou proposer un mode de gestion locale selon sa conception de la démocratie, n’empêche pas que l’exercice de la participation n’est pas simple à réaliser et qu’il possède, comme tout exercice, ses limites et c’est ce que nous verrons ce soir.
Alors qu’en est-il réellement de ces notions de participation des habitants ? Nous allons faire, dans un premier temps, un léger survol juridique des textes de lois.
Les grands principes à travers la loi :
On peut dire que très tôt, la démocratie participative fut affirmée dans ses principes puisque l’art.6 de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 disait que « La loi est l’expression de la volonté générale et tous les citoyens ont le droit de concourir, personnellement, par leurs représentants à sa formation ». Donc très tôt, on dit déjà que le citoyen peut concourir à la volonté de l’expression. Pour les collectivités locales, l’idée est plus récente. La Constitution qui est le texte de référence de la démocratie affirme dans son art. 2, - je cite - que « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la loi du référendum ». On voit donc, à nouveau, de façon très expressive, que la place du citoyen est extrêmement importante. Par contre, l’art. 72 de cette même Constitution, énonce que « Les citoyens ne disposent d’aucun moyen d’information et d’influence sur la politique locale ».
L’exigence de transparence et le référendum communal s’affirment (pour les communes de plus de 3500 habitants) avec la loi ATR (Administration Territoriale de la République), de 1992. La Loi d’Orientation pour l’Aménagement et le Développement du Territoire du 4 février 1995 énonçait dans son art.1, concernant cette politique nationale d’aménagement et de développement du territoire, l’association des citoyens à son élaboration, à sa mise en œuvre et aux projets qui en découlent. C’est la Loi d’Orientation pour l’Aménagement et le Développement Durable du Territoire du 25 juin 1999 qui reconnaît et institue plus clairement la démocratie participative. En effet, elle vise à faire participer les citoyens au développement de leur territoire dans le cadre du Pays et du projet d’agglomération par l’intermédiaire du Conseil de Développement. Cette instance est composée de représentants des milieux économiques, sociaux, culturels et associatifs. Elle s’organise assez librement et est associée à l’élaboration de la Charte de Pays. - La Charte est le document qui précise le développement d’un territoire et dont les limites constituent ce que l’on nomme le Pays. Vous savez qu’ici, nous avons le Pays de l’Aire Urbaine et ce n’est pas rien, ce n’est pas un petit Pays. Le Conseil de développement est un conseil qui est consultatif. Il n’est pas délibératif. Il ne décide pas mais il est consultatif et, en tout cas, consulté sur toutes les questions relatives à l’aménagement et au développement du Pays. Ensuite, nous avons eu, en 1996, le pacte de relance pour la ville, à l’époque où Alain Juppé était Premier ministre, dans le cadre des politiques de la ville. Cette loi a modifié les Comités Consultatifs qui étaient mis en œuvre par la loi ATR. Il s’agit de donner un pouvoir consultatif sur les questions intéressant les services publics et les équipements de proximité. Ces fameux Comités Consultatifs pouvaient, à ce titre, être consultés par le maire. Et enfin dernière loi, toute récente et qui concerne plus particulièrement le champ des politiques de la ville, c’est la loi relative à la démocratie de proximité, du 27 février 2002, qui donne l’obligation aux villes de plus de 80 000 habitants - cela représente 49 villes au total - de créer des Conseils de quartiers et des postes d’adjoints au maire de quartier. Alors ce sont des conseils de quartier qui peuvent être consultés par le maire, qui peuvent faire des propositions sur toutes les questions qui concernent la vie du quartier ou, plus globalement, la ville. On peut reprocher, quelque part, à cette loi, de ne pas être allée jusqu’au bout de ses intentions. En effet, pour ceux qui ont suivi un peu les débats, vous savez qu’il était prévu, initialement, que l’obligation se porte sur les villes de plus de 20 000 habitants. Ce qui représente 400 villes en France. Nous ne sommes donc plus sur le même rapport de force entre les 400 et les 49 que je vous citais précédemment. La loi dit seulement - elle n’oblige plus - que cette possibilité de créer des Conseils de quartier et des postes d’adjoints est également offerte aux communes de 20 000 à 80 000 habitants. Donc, c’est une possibilité.
Je ne suis pas juriste, mais pour conclure cette partie un peu juridique des lois, retenons que l’outil « Conseil de quartier » qui est le plus connu, n’a jamais été une instance obligatoire pour les villes, même si la loi l’infléchissait implicitement. Cela nécessiterait de rentrer de manière très pointue dans les dispositifs HVS (Habitat et Vie Sociale) qui date de 1977, etc. Mais les différentes initiatives prises l’ont été plus ou moins volontairement ; prises par les pouvoirs locaux avec des méthodes et des résultats différents d’un endroit à un autre.
Après ce survol très rapide des lois, abordons précisément ce que l’on entend par « la participation des habitants » et en particulier essayons de donner quelques préalables à cette participation puisque vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a souvent un décalage assez important entre une idéologie de la participation - comme on pourrait l’appeler - qui donne lieu à des discours démocratiques quasi généralisés et la pratique même de la participation qui mobilise assez peu les habitants. J’ai d’ailleurs une caricature - je vous en passerai quelques-unes dans la soirée - qui est assez parlante sur cette question de la démobilisation des habitants. Je ne vais pas vous faire l’offense de dire que c’est la conférence de ce soir mais nous en sommes un peu là dans ces soirées de réflexion ou de Conseil de quartier ; par moments, tout dépend des thèmes abordés, s’il y a des questions dans la salle, le pauvre homme se retrouve un peu seul par rapport à son questionnement.

Donc décalage entre une idéologie et une pratique concrète de la participation. Pour comprendre ce décalage, il y a une association qui s’appelle « ADELS » Association pour la Démocratie et l’Education Locale et Sociale qui, entre autres édite la revue « Territoire » - je vous ai préparé une bibliographie et je cite, à plusieurs reprises, la revue « Territoire » - qui propose six hypothèses mais six hypothèses qui n’émanent pas de nulle part. Ce sont bien des hypothèses issues d’une étude autour de pratiques locales qui constituent des leviers pour la réussite d’une démarche de participation. Je vous passe donc progressivement ces hypothèses.
§ La première hypothèse est de favoriser la rencontre entre l’offre et la demande. Qu’entend-on par là ? Simplement dire que sans mobilisation des habitants, l’offre de participation reste une coquille vide. A contrario, sans reconnaissance du pouvoir local, l’implication des gens faiblit rapidement. Donc la participation se situe quelque part au carrefour des initiatives citoyennes et de la volonté des élus. C’est un débat récurrent : est-ce qu’il y a une démocratie octroyée, une démocratie conquise ? En fait, la première hypothèse qui est avancée par l’ADELS est de dire que la participation ne peut s’épanouir que lorsqu’il y a une rencontre équilibrée - cela fait un peu discours économique, la loi du marché - mais c’est bien cela, c’est lorsqu’il y a une rencontre équilibrée entre un mouvement descendant du pouvoir vers les habitants et le mouvement ascendant des habitants vers le pouvoir. Les politologues, mes collègues chercheurs en science politique, parlent de cette fameuse démocratie conquise et de démocratie octroyée. J’ai envie de rajouter par rapport à ce qu’ils proposent : « tout en sachant que l’on veut bien octroyer ce que l’on veut et que la conquête s’avère bien vaine dans ce contexte ».
§ La seconde hypothèse est de construire une pédagogie de la participation. Effectivement, on peut dire que pour tout pouvoir local, pour tous les élus qui entendent mettre en œuvre des processus participatifs, ils doivent simultanément proposer des actions d’information, des formations développement, des occasions d’apprentissage, en fait, de la responsabilité qui poussent le maximum de citoyens à entrer dans le processus participatif.
§ La troisième - je développerai un peu plus - est de ne pas jouer sur les mots. Vous savez que dans la question de la participation, souvent on entend information, consultation, concertation, participation, etc. Ces différents registres déclinent des pratiques spécifiques quelles soient légales ou extralégales mais qui participent toutes au contrat local. Toutefois, il ne faut pas se méprendre, contrairement aux discours qui entretiennent une sorte de flou entre les différentes notions, la participation diffère fondamentalement de l’information, de la consultation, de la concertation, etc. En tous cas, c’est le message que j’ai envie de faire passer. On peut dire, quand même, qu’il ne faut pas opposer les unes aux autres mais chacune exprime un stade supplémentaire d’intégration des citoyens dans l’action publique. o Commençons par la première : l’information qui est la base de tout cela. Les mécanismes de l’information locale constituent un premier degré. L’information est souvent considérée comme une pédagogie de la participation car - je le redirai plus tard - un citoyen qui participe est un citoyen informé. o Le second degré s’appelle la consultation ; que celle-ci soit légalement obligatoire comme les enquêtes publiques ou volontaire, facultative et là, pour le coup, elle peut être édifiée par les pouvoirs locaux au-delà même de la loi. Donc le pouvoir recueille un avis dont il tient compte ou pas et qui, en principe, doit éclairer sa décision. Je me réfère à un auteur qui s’appelle Yankel Fijalkow qui dit : « La consultation ne nécessite qu’une écoute ». o Troisième degré : la concertation. Elle implique l’intervention de non décideurs donc les habitants et/ou leurs représentants. Donc implication, intervention tout au long de la constitution d’un dossier, dans des structures pérennes, sectorielles ou territoriales du type commissions mixtes extra-municipales, etc. ou bien dans des structures plus ponctuelles et plus limitées dans le temps. Ce même auteur, toujours, considère que « la concertation consiste, pour les collectivités, à consulter des citoyens élus et/ou choisis pour orienter le cours des décisions ». Ainsi on pourrait dire un Conseil de quartier ou un conseil de développement, peut-il correspondre à la recherche d’un assentiment général d’un dossier déjà bouclé ? o Quatrième degré : la participation, proprement dite, arrive au bout du processus de ces trois premières marches qui ne doivent - je le répète - en aucun cas être négligées ou méprisées. C’est bien évidemment - vous vous en doutez bien, c’est l’objet de la soirée - la dynamique la plus difficile à mettre en œuvre car elle implique, entre autres, un partage du pouvoir, une menace quelque part sur ce que l’on nomme « la démocratie représentative ».
§ Quatrième hypothèse : diversifier les thèmes et les formes de participation. On sait tous que la forme compte autant, si ce n’est plus, que le fond souvent. Pour mobiliser, il faut trouver des méthodes ludiques de plus en plus, des méthodes sensibilisatrices. Utiliser par exemple, les techniques artistiques peuvent être une bonne entrée en matière. Vous savez bien que participer ou faire acte de présence - comme on dit souvent - à une réunion très jargonnante, technique, est le meilleur moyen pour ne pas renouveler cette expérience. Les mauvaises langues diront qu’il s’agit là, sans doute, de l’effet recherché.
§ Cinquième hypothèse : clarifier avec les élus ce qui motive la participation. On peut se poser plusieurs questions : est-ce que la participation est un mode de management public ? Est-ce que c’est une médiation sociale, un observatoire du changement ou encore un renouveau de la démocratie ? Il y a, grosso modo, deux motivations principales - dirons-nous - tantôt contradictoires et exclusives l’une de l’autre ou tantôt complémentaires et conjuguées. Des motivations tournent autour d’une conception moderne du management local à l’image de certains modèles émanant du monde de l’entreprise, donnant une image ouverte, sympathique, moderniste de l’élu dirigeant. Dans ce contexte, on peut trouver deux cas de figure : - il y a le pouvoir qui pratique la démocratie directe, c’est à dire la participation directe ; - et le pouvoir qui pratique la démocratie médiatisée, c’est à dire la participation médiatisée. Vous avez des exemples tous les jours, au quotidien, dans votre télévision, entre autres. La seconde grande série de motivations se rapporte à un renouveau sincère de la démocratie et des valeurs républicaines. Et alors, la participation illustre là, une autre manière de faire, de concevoir l’action politique. On reparlera peut-être, plus tard, de l’exemple de la Mairie de Bobigny. Je vous ai amené pas mal de documentation, vous pourrez regarder ce qu’ils ont fait avec leurs habitants, c’est extrêmement intéressant, avec un contexte particulier - vous savez Bobigny : banlieue rouge, parisienne, 80 ans de pouvoir communiste et encore aujourd’hui puisque le maire actuel est issu du parti communiste qui, suite aux élections de mars 2001 a senti, quelque part, que tout cela était progressivement en train de s’écrouler ; dans une ville où, en plus, il y a énormément de problématiques, etc. Et donc, il y a un renouveau sincère. Il considère qu’il ne détient plus, seul, la vérité, qu’il ne connaît plus, seul, les rouages, comment est-ce qu’on peut faire avancer les choses et donc il a décidé de mettre en œuvre une grande démarche de participation. J’ai d’ailleurs entendu, ce matin, que dans le cadre du forum social européen qui se tient à Paris, à Saint-Denis, depuis ce soir jusqu’à samedi, Bobigny est largement mis à contribution pour accueillir un certain nombre de débats, etc. et ce n’est pas pour rien.
§ Dernière hypothèse : donner le temps de la participation aux différentes échelles. Je vais vous citer un auteur connu : Alexis de Tocqueville, que l’on met un peu à toutes les sauces. Il disait ceci : « C’est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science, elles la mettent à la portée des peuples ». Pour répondre à cela, je dirais que même si le local est le lieu privilégié de l’apprentissage de la participation - et on le voit au quotidien - les bénéfices, souvent, de cette pratique, se diffusent ensuite dans l’ensemble de la société et dans toutes les formes de relation sociale. En effet, un citoyen mieux mobilisé localement - on le disait tout à l’heure - est un meilleur citoyen - entre guillemets « meilleur » bien sûr - pour la démocratie nationale, pour la démocratie sociale, dans son association, son syndicat, son entreprise, etc. Comme l’affirment deux auteurs, Jean-Louis Sanchez et Régis Verley, « On peut et l’on doit traiter avec les habitants, en même temps du local, du national et du planétaire ». Et ils posent la question : « Le monde n’est-il pas un village ? ». Toutefois, on peut dire, aujourd’hui, que seules les instances locales donnent ce sentiment, en tous cas pour les habitants, d’une possibilité d’actions. Sans doute, l’instance de proximité constitue un bon pallier d’apprentissage de la citoyenneté avant d’entrer dans les institutions ou les instances capables de peser sur l’environnement mondial. Mais j’ai envie de poser cette question là qui date de peu de temps, 5-6 mois : « Les mouvements citoyens pèsent-ils réellement sur cet environnement ? » Un exemple récent d’institutions internationales, elles-mêmes détentrices d’un certain pouvoir qui ne peuvent enrayer les décisions d’un seul homme - vous voyez un petit peu ce que je veux dire - montre que ce n’est malheureusement pas toujours le cas.
Donc nous avons bien mis en place tous ces préalables ; nous sommes tous d’accord sur ces hypothèses. Tout est clean comme on dit. Par contre, après, il faut se poser la question du sens de la participation. Pour aborder cette question du sens, je voudrais faire quelques réflexions à partir des discours autour de trois exemples.
Le premier, qui est, à mon avis, un exemple intéressant à aborder, est l’exemple du Pays de Colombey qui est un pays en Lorraine. Le second, c’est la fondation rurale de Wallonie, en Belgique. Et le troisième exemple, autour de la ville de Bobigny. Un exemple belge avec une pratique particulière. Un exemple dans le monde rural et un exemple dans le monde urbain.
Je commence par celui que je connais le mieux qui est le Pays de Colombey, qui a mis en place une organisation tout à fait intéressante. C’est donc un Pays comme je vous ai indiqué tout à l’heure, la loi des pays. Avant même que la loi Pasqua et la loi Voynet se mette en place, le Pays de Colombey était déjà à cheval sur deux départements, les Vosges et la Meurthe-et-Moselle. Vision prospective des élus, en particulier d’un élu qui s’appelle Michel Dinet, qui est l’actuel président du Conseil Général de Meurthe-et-Moselle. Il a toujours considéré qu’on ne peut pas prendre de décision seul, sans mettre à contribution les habitants. Donc il a construit - pas seul bien sûr - ce modèle là, qui est encore en vigueur aujourd’hui qui est d’ailleurs - pour ceux qui travaillent les questions de développement local - un modèle repris au niveau national voire international. Tout cela étant issu de l’auto-organisation des pays africains. Ils sont allés beaucoup au Sénégal, etc. voir comment les gens s’auto-organisent.

Je ne vais pas paraphraser ce document - mais simplement dire que nous avons donc les délégués des communes comme toute communauté de communes - puisqu’en fait c’est un EPCI (Etablissement Public de Coopération Intercommunale) sur le plan juridique - qui sont les maires ou les adjoints, élus par le conseil municipal pour aller dans les communautés de communes qui composent ce qu’ils appellent « le conseil districtal ». Par contre, et c’est là où cela devient intéressant, il y a des commissions. Et tout habitant quel qu’il soit, ne représentant aucune association, peut participer à la commission de travail de son choix. Après, les habitants désignent, eux-mêmes, les responsables d’actions. Il y a donc des responsables des groupes de travail, etc. Et enfin, et c’est où cela devient encore plus intéressant, il y a ce qu’on appelle l’AGP -Assemblée Générale de Pays) où - tenez-vous bien - tout habitant a le droit de vote au même titre que les élus. C’est à dire qu’à partir du travail qu’ils ont mis en place dans leurs différents groupes, leurs différentes commissions, ils peuvent voter les orientations de la communauté, du projet de territoire. Alors bien sûr, vous allez me dire qu’il y a quand même un bémol, c’est que l’élu étant considéré comme représentatif, en cas d’égalité possède une voix prédominante. Mais il n’empêche que les habitants peuvent venir voter. Pour ceux qui connaissent un petit peu les exemples ici, je ne suis pas sûr qu’au Conseil de développement du Pays de l’Aire Urbaine, les habitants ou les gens qui les représentent, aient le droit de vote dans les instances.
Voilà donc un exemple de participation des habitants extrêmement abouti.
Le deuxième exemple est la Fondation rurale de Wallonie qui est une problématique un peu similaire mais différente dans le sens où ce sont les habitants qui se sont auto-organisés et qui sont allés porter les projets. Par contre, la distinction est qu’ils ne votent pas le projet. C’est un peu particulier parce qu’en Belgique les communes ne sont pas organisées comme en France, ce sont des fusions de communes. Ils rigolent de nos 36 500 communes. Eux, ils ont fusionné les communes et au sein d’une plus grosse entité, ils peuvent aller porter des projets mais ne les votent pas. Je vous ferai passer quelques documents qui présentent la Fondation rurale de Wallonie. J’ai observé cela il y a quelques années et je n’ai plus en tête la façon dont tout cela s’est mis en place. Donc vous pourrez lire.
Le troisième exemple est celui de Bobigny. Ils ont fait une grosse opération où il y a un suivi. C’est important. Ils ont, en fait, démarré par un questionnaire ; ils ont réuni de nombreux habitants et ils ont fait un journal de la participation où l’on voit les habitants intervenir, etc. Et ils ont dégagé, avec les habitants, 136 engagements pour la ville. Il y a du monde, ça mobilise. Et surtout, important - ils sortent des fascicules, un journal - et 18 mois après : « Où en sommes-nous ? » C’est à dire que dans ces 136 engagements, on peut faire tout ce que l’on veut mais concrètement : où en est-on ? Ils regardent ce qui ne va pas, disent quels sont les problèmes, etc. Cette démarche est donc vraiment intéressante.
Voilà donc trois exemples un peu différents mais qui, néanmoins, ne sont pas inintéressants pour continuer notre réflexion sur le sens de la participation. La première remarque que nous pourrions formuler à propos de la participation en tant que telle, qui concerne les trois exemples, est-ce que, quelque part - je vais être dans la provocation - ce n’est pas un prétexte, une justification de sa politique ? Ou encore un exercice de relégitimation du pouvoir ? Par l’exemple de Bobigny, suite au résultat décevant de mars 2001 de l’équipe en place, on peut dire qu’il y a un peu de çà ; se dire : « Nous-mêmes, n’y arrivons plus, on veut mettre les habitants au milieu de cela ». Faire participer est aussi une volonté. C’est la démocratie octroyée. Quand on octroie, on est dans un rapport de domination. Donc on relégitime quelque part son pouvoir en travaillant avec les habitants. On peut aussi, par ailleurs, se désengager d’un quelconque échec puisqu’on dit : « On a fait avec vous, vous voyez cela ne marche pas ! » On peut dire aussi : est-ce qu’associer des habitants, n’est pas se montrer plus grand démocrate et ainsi faire passer plus facilement sa politique ? Cette observation est valable aussi bien pour l’exemple de l’EPCI que pour la Fondation rurale, etc. Pour l’EPCI, Pays de Colombey, on peut dire que ce ne sont pas les habitants qui s’organisent entre eux. Bien qu’ils viennent porter un projet, ce sont plutôt des médiateurs qui sont constitués par les agents de développement, les chargés de mission dans la communauté de communes qui vont chercher les gens, proposent un projet qui peut être amendé - bien évidemment - mais qui, quelque part, ne sera jamais transformé fondamentalement. L’exemple de la Fondation rurale de Wallonie est différent en ce sens que ce sont les habitants qui portent le projet mais ne le votent pas. De la même façon, les élus, par cette pratique, peuvent amender ou se garder de mettre en œuvre un projet. Il n’y a donc pas de partage du pouvoir. Le fait est, quand même, que les habitants se sont sentis concernés, écoutés et quelque part, adhèrent plus facilement à la politique proposée par les élus. J’ai envie de dire, avant d’aborder cette question des limites de la participation en d’autres sens : ce mouvement descendant des élus vers les habitants, n’est-il pas utilisé comme un étouffoir du mouvement ascendant ? C’est un risque tout à fait notable.
Les limites à la participation. J’en vois trois principales.
On peut dire, dans un premier temps, que si les habitants ont été associés au travail de préparation, de la délibération et, dans une certaine mesure, au travail législatif, ils ne participent que très rarement au pouvoir exécutif, mis à part dans des expériences telles que celle que je viens de vous présenter du Pays de Colombey. Ce pouvoir là relève, le plus souvent, du bureau municipal voire de la seule personne du maire pour certaines communes. En effet, le choix des opérateurs, la passation des marchés, le suivi des chantiers, etc. sont très rarement du ressort de la participation des habitants. Par ailleurs, certaines questions étant considérées comme trop techniques ou trop complexes pour qu’on les soumette au travail des citoyens, les réduisent à s’exercer sur les questions subalternes voire dérisoires. Seconde caricature assez parlante avec le cher maire qui vient avec toutes les abréviations : ZUP, ZEP, ZAC, ZRU, etc. et les pauvres citoyens en face, quel que soit leur âge, ne comprennent strictement rien à ce que leur raconte leur maire. Nous pourrions d’ailleurs faire un questionnaire : qui sait ce que veulent dire toutes ces notions ? (Réponses hésitantes de la salle).

Autre limite qui rejoint ce que l’on vient de voir, la participation ne concerne pas tout le monde. Mes collègues sociologues s’accordent, généralement, sur la théorie des cercles emboîtés. Grands mots pour ne pas dire grand chose. Simplement pour dire que dans un grand ensemble qui peut rassembler 800 à 1000 ménages, une ou deux dizaines d’habitants appartiennent à ce premier cercle, celui de ceux qui sont vraiment dans le coup, qui montrent une assez grande régularité, assiduité dans la présence dans les réunions et les groupes de travail.
Dans les grandes occasions participatives suscitées par la préparation d’un document majeur qui va déclencher l’action publique et les financements, un contrat de ville, une charte, etc., une ou deux centaines de personnes peuvent travailler occasionnellement dans les groupes de travail et de réflexion ou encore assister à l’interpellation des décideurs au cours d’un forum, répondre aux différents aspects d’une enquête publique, etc., c’est un deuxième cercle qui sait en gros ce qui se passe mais qui ne se considère pas vraiment comme partie prenante d’un mécanisme durable de participation.
Dans quelques occasions exceptionnelles, généralement festives : une fête de quartier, une inauguration d’un équipement, le démarrage d’un chantier, etc., on peut atteindre plusieurs centaines de participants formant un troisième cercle très vaguement rattaché au processus.
Ceci est du point de vue quantitatif, me direz-vous.
Du point de vue qualitatif, on peut se demander quels sont les groupes sociaux qui répondent aux offres de participation. Plus exactement, quels sont ceux qui entrent plus facilement dans le processus et quels sont ceux qui se tiennent à l’écart ?
En tant que sociologue, forcément, je vais attaquer cette question de la ségrégation sociale et dire que l’offre de participation opère toujours, quelque part, une sélection sociale. Les couches sociales perçoivent différemment l’action publique. Les plus riches - entre guillemets - culturellement, participent plus volontiers au débat local, faisant fuir d’autres, plus démunis, que tout exclu de la société par ailleurs. Cela conduit mon auteur de la soirée, Yankel Fijalkow, à dire que : « On assiste là, à l’émergence de nouvelles notabilités locales qui doivent leur suprématie à leur capital scolaire, culturel ainsi qu’à leur temps libre ». En effet, la grande période des luttes urbaines que l’on pourrait assimiler aux lendemains de 68 jusqu’à mi-70, qui ont débouché sur les opérations HVS en1977 - Habitat et Vie Sociale - a été marquée par une intervention forte des couches moyennes que l’on appelait, à l’époque, ascendantes. Ce sont ces habitants qui ont créé, encadré les associations locales du cadre de vie qui étaient si actives à l’époque, qu’elles ont exigé la création d’équipement de voisinage, de services de proximité, etc.. Puis est venu le temps du départ de ces couches moyennes des grands ensembles qui assuraient finalement l’essentiel de la réponse citoyenne à l’offre participative. Depuis, la dynamique s’est quelque peu essoufflée. Les couches dites « populaires » sont beaucoup moins présentes pour des raisons essentiellement socioculturelles et économiques. Leurs préoccupations - j’y vais fort - entre guillemets - de survie, leur mode d’expression et leur incompréhension du langage et des enjeux technicopolitiques - on l’a vu par la caricature - et quelquefois même le mépris dans lequel ils se sentent tenus, sont autant de raisons qui expliquent leur difficile intégration dans des mécanismes de participation.
Pour ne pas noircir complètement le tableau et finir sur cette question-là de manière optimiste, on peut dire, quand même, qu’il existe, cependant, quelques exemples de participation en milieu populaire. Il y a l’exemple de l’almagare à Roubaix, du quartier du Neuhof à Strasbourg, mais ce sont généralement des endroits où des associations du cadre de vie de tradition ouvrière encadrent l’action collective des habitants.
Et enfin, dernière limite : l’importance de la relation information-participation. C’est une limite, bien sûr - vous vous en doutez - dès lors qu’il existe un déficit de cette information.
En effet, on peut dire que les insuffisances des politiques d’information et de communication sont assez souvent pointées. Considérées comme indispensables, premier degré ou premières marches du processus de participation, elles constituent un préalable pédagogique nécessaire. On pourrait citer, entre autres, la place de la participation des habitants dans tous les supports émis par le pouvoir local, aux premiers rangs desquels figurent les bulletins municipaux. Il y a quelques exemples. Je sais que la Ville d’Audincourt, dans le journal municipal, laisse la place aux habitants et censure très peu. Dans le dernier numéro que j’ai lu, les habitants étaient très durs avec le pouvoir municipal en place et en particulier avec le maire. Mais il a quand même laissé les habitants s’exprimer dans le bulletin municipal.
L’appropriation démocratique des nouvelles technologies de la communication - je ne rentre pas dans le débat, je n’ai pas envie de faire Jacques Chirac, la fracture numérique - le soutien matériel et financier est l’expression autonome des habitants et de leur association, les méthodes de remontée, de recueil, d’écoute, de traitement même
de la parole des habitants, les formes d’expression de la culture technique - celles qu’on a vues tout à l’heure - des services municipaux, par exemple, n’est pas toujours adaptée pédagogiquement à la culture - toujours entre guillemets - des habitants.
De tout ceci découle que la participation impose la question du pouvoir. Dans la mesure où les décideurs acceptent de partager, au moins, une partie du pouvoir avec des habitants ou des représentants d’habitants par le biais associatif, on peut dire que dans tous les cas, ce pouvoir d’habitants ou de groupes d’habitants, résulte soit d’une conquête, soit d’un rapport de force construit ou soit d’une réponse à une proposition octroyée par l’autorité, les habitants entrant dans les structures, les procédures, les processus, conçus par l’autorité pour dialoguer avec eux.
On peut dire que la participation repose sur une certaine conception de la démocratie. Une démocratie représentative qui accepte d’être irriguée, enrichie par des formes variées de démocratie participative.
Peut-on se poser cette question : aux politiques, la maîtrise d’ouvrages, aux techniciens, la maîtrise d’œuvres et aux habitants, la maîtrise d’usages ? Peut-on, à votre avis, bâtir un partenariat local sur cette distinction ? Il serait inapproprié - à mon sens - de parler de l’intervention des habitants comme d’une contre-expertise face au pouvoir d’expertise des techniciens et même de parler de contre-pouvoir face au pouvoir des élus.
La participation comme la citoyenneté, n’est pas spontanée. L’expertise implicite ne devient pas automatiquement une expertise explicite, capable d’être exprimée et opérationnelle dans des instances participatives. Alors comme pour les techniciens, se pose alors un problème de formation des habitants à la communication de leur expertise et à l’exercice de leur citoyenneté. Pour cela, nous en parlions il y a peu de temps dans le colloque sur l’Education populaire que nous avons organisé, les bénévoles des associations locales peuvent constituer une cible tout à fait intéressante dans leur rôle de sensibilisation de la population.
Toute l’histoire de la participation montre la tendance à former les élus, les techniciens, à l’écoute des habitants. Je me demande si quelques expériences de formation des habitants à la collaboration positive avec les élus ne mériteraient pas aussi d’être évaluées, peut-être généralisées. Puisque, effectivement, souvent on le voit quand on va observer dans les instances de participation, à part dans les groupes de travail, mais quand on est dans une instance type Conseil de quartier ou autre, souvent on retrouve des habitants qui s’opposent à un projet, etc. C’est du conflit mobilisateur mais peut-être qu’il pourrait être intéressant de ne pas considérer, pour les élus, que les habitants ne connaissent pas, ne savent pas, etc. et pour les habitants de ne pas considérer que les élus sont toujours des ‘sales bêtes’ qu’il faut à tout prix anéantir. Il y aurait peut-être là, pour le coup, à trouver des manières d’articuler tout cela et de trouver des formations qui permettraient une collaboration positive entre les uns et les autres.
Je voudrais dire encore un mot sur la question de « participation et politiques de la ville » et conclure pour laisser la place au débat.
Pourquoi « participation et politiques de la ville » ? Parce que vous savez qu’il n’est pas de thème si souvent repris dans les dispositifs des politiques de la ville depuis une vingtaine d’années que celui que l’on a appelé « la participation des habitants », que ce soit les dispositifs HVS ou encore DSQ (Développement Social des Quartiers) ou encore la loi de 1991, la LOV (la Loi d’Orientation pour la Ville) et un certain nombre d’autres dispositifs comme ceux-là.
Quand on regarde ces textes de lois, tous les discours affirment la nécessité de relier l’arrêt de la détérioration des conditions de vie des habitants à l’accroissement de leur capacité à se prendre en charge.
Si la démocratie locale est une pierre angulaire des procédures de réhabilitation, la difficulté à la mettre en œuvre - et pourtant nous l’avons abordé également - est l’un des principaux enseignements à tirer des différentes expériences.
Maurice Blanc, professeur en sociologie urbaine, note en effet, que la participation des habitants étant une obligation sans sanction, se réduit en fait à une obligation purement morale, « car même - dit-il - si le versement des subsides de l’Etat est conditionné par l’obligation de mettre en place des modalités de participation, il reste que c’est bien souvent à la municipalité seule, d’organiser ce partenariat en fonction de leurs intérêts et du projet qu’ils souhaitent mettre en œuvre ». La marge de liberté - vous vous en doutez bien - qui est ainsi laissée par ce flou un peu juridictionnel, permet aux responsables politiques et administratifs locaux, d’orchestrer comme ils l’entendent, la politique dite de concertation. Ils ont en fait une grande latitude pour proposer une traduction des directives nationales à leur univers local et particulier. Du fait de cette ambiguïté même, différentes pratiques apparaissent chez les décideurs locaux. Quelque que soit la forme que revêt la participation, c’est toujours au nom de la démocratie que les élus, les responsables territoriaux justifient leur pratique. Quand ils décident de s’en tenir à une politique participationniste assez restreinte - c’est ce qu’on appelle la « participation-information », les deux mots étant liés, par exemple - ils se justifient en puisant dans l’arsenal des arguments de type légitimiste et volontariste. Je les cite mais vous connaissez bien cette phrase : « Nous avons été élus et délégués pour mener à bien un programme que la population a approuvé par voix de scrutin ». Elle invite à la participation et dans ce cas, est réalisée dans un but pédagogique comme un dispositif de socialisation et un moyen d’information de tous les citoyens.
A l’opposé de cette vision, quand ils choisissent une forme de démocratie et de participation beaucoup plus ouverte - la participation animation ou la participation directe - ils motivent leur orientation en utilisant des arguments de type participationniste ou /et spontané. (fin de bande)
...
Toutes les expériences assez innovantes dans ce domaine, mettent en exergue trois points centraux.
Le premier, tout d’abord, c’est l’importance du temps. Il faut, effectivement, de la persévérance et de l’obstination pour voir émerger, parfois après maintes déconvenues, un embryon de nouvelle citoyenneté.
Le second point central : les capacités d’auto-organisation des habitants là où les locataires étaient organisés avant le début de l’opération, la concertation et la participation, ont été effectives.
- Et enfin, le caractère salutaire du conflit. Les stratégies antagonistes, contrairement aux idées reçues - je le redirai en conclusion - ne sont pas un obstacle à la communication sociale.
Malgré toutes ces difficultés puisque l’on a abordé plus les difficultés qu’autre chose, on observe une volonté grandissante de la part des habitants à participer aux débats publics. Une participation même qui est devenue - à mon sens - de manière cruciale, nécessaire depuis la crise de la représentativité et de l’attente mais qui a été mise en relief lors de l’élection présidentielle de mai 2002.
En guise de conclusion, permettez-moi de lancer quelques provocations pour les uns et les autres. Y a t-il une nécessité d’être inscrit dans un groupe structuré à l’heure où de nombreux habitants affirment que les associations, souvent, ne sont plus légitimes ou ne sont pas légitimes pour porter leur parole ? On nous laisse penser qu’un collectif est mieux armé pour défendre des positions, etc. Certes. Mais la démarche de participation passe notamment par le conflit. Conflit que je viens d’aborder dans le bon sens du terme. Aujourd’hui, j’ai envie de dire, dans notre pays démocratisé, tout le monde est gentil avec tout le monde, cela rend la mobilisation un peu plus difficile. Et tout comme il y a une démagogie politique, je pense qu’il existe aussi une démagogie citoyenne dans le sens où le citoyen, dans sa parole plus libre, dans son regard plus lointain parfois sur la chose publique, quelquefois même dans son désintérêt dans la vie publique - cela existe - peut critiquer, revendiquer, dénoncer, sans avoir en sa possession l’ensemble des éléments d’un argumentaire qui manque justement, d’arguments ; et s’exprimer seul sans le regard ou l’obligation de tenir un discours construit par la représentation d’une structure et tout le jeu d’équilibre qui va avec, peut entraîner du conflit mobilisateur. Alors, bien sûr, il ne faut pas qu’il n’y ait que du conflit, le conflit est apaisé par la réponse donnée ou se structure pour construire du projet et la roue continue de tourner grâce, à nouveau, à un nouveau conflit. Le risque est bien la récupération, par les pouvoirs en place, qui utilisent le discours de la nécessaire harmonisation - dans la société idéale, il faut que tout soit harmonieux - et c’est ainsi qu’à Porto Alegre, par exemple, les forums de participation citoyens sont devenus, avec le temps, des instances de pouvoir consultatif sans véritable pouvoir décisionnel.
Deuxième provocation : pourquoi voulons-nous qu’il y ait participation ? N’est-ce pas un jeu qui est joué par les techniciens qui justifient, quelque part, leur action ? Il ne saurait y avoir, à mon sens, une injonction à la participation des habitants pour des raisons de liberté individuelle. Le droit de chacun des citoyens de ne pas participer soit par scepticisme ou soit par choix volontaire et raisonné. Cette liberté répond à de nombreuses interrogations tout à fait légitimes des personnes avant de choisir de s’orienter vers la participation. . Comment s’inscriront nos interventions en tant que citoyens, dans le circuit de la décision publique ? . Notre point de vue pèsera-t-il ou non sur la décision ? . Quel sera le pouvoir d’initiatives des habitants c’est à dire le pouvoir de proposer aux décideurs une question nouvelle ? . A quel moment, surtout, de l’instruction d’un dossier, participerons-nous ? Pourrons-nous intervenir sur la totalité du dossier ou seulement sur une partie ? . Comment serons-nous associés à la mise en œuvre d’un projet une fois la décision prise par les élus ? Tout ce questionnement légitime de la part du citoyen, me fait dire que les règles du jeu doivent être clairement établies. Elles garantissent, en fait, la place de chacun et elles évitent les illusions et donc les désillusions démobilisatrices des citoyens. Enfin, dernière chose, la place à la mobilisation existe même s’il n’est pas toujours facile de se situer dans des instances spécifiques de représentation tels que les Conseils de développement. L’exemple belfortain est tout à fait probant là-dessus. Mais globalement la possibilité d’exercer sa citoyenneté est possible par un large panel associatif. Tout dépend, après, de la définition que l’on se donne - et cela pourra faire l’objet du débat par la suite - de la participation. S’il s’agit de se situer dans un rôle de décideur qu’il soit élu local ou dans une instance partenaire des collectivités locales ou offices publiques - suivez mon regard - syndicats mixtes divers, présidences HLM, etc., là les choses se gâtent. En effet, les lieux de pouvoir, tellement convoités, ne sont pas toujours disponibles tant que l’on n’aura pas réglé -excusez-moi du peu - cette fameuse question du cumul des mandats en nombre et en durée mais également du cumul des fonctions. Ceci même si la France - et là il est intéressant de regarder cela de près - est le pays qui, en Europe, compte le plus grand nombre d’élus locaux. Ils représentent, aujourd’hui, en France, 550 000 environ soit près d’un élu pour 100 habitants. Mais nous savons bien - vous et moi - de quoi je parle quand je parle de ces instances. Nous avons vu, tout au long de cette analyse, que pour que la participation ne soit pas qu’une vue de l’esprit, un certain nombre de paramètres doivent s’articuler. Parce que le développement local, la dynamique locale ne se décrètent pas, la démocratie participative ne peut, de la même façon, se décider d’en haut. C’est bien par la volonté et la manière de concevoir l’action publique par les décideurs locaux que peuvent se développer des expériences significatives et qui ont du sens.
Pour terminer complètement mon intervention, je souhaiterais reprendre des propositions formulées par une liste citoyenne issue des élections municipales de 2001, portant sur le fonctionnement même des Conseils de quartiers. Elles ne sont, sans doute, pas parfaites toutefois, elles ont comme ambition, d’améliorer l’existant ou même l’inexistant dans certaines villes.
Première proposition : pour la présenter, c’est la liste AIR de Strasbourg - Action Initiative Républicaine - qui était une liste de citoyens candidats à la municipalité.
La première proposition consiste à définir les limites précises des quartiers en tenant compte des habitudes de vie de la population. Ce sont tous les débats qui sont repris dans le développement des territoires aujourd’hui, des territoires vécus qui ne sont plus des territoires arbitraires, arrêtés par un pouvoir décisionnel quelconque qu’il soit technocratique ou autre, c’est de regarder, d’observer quels sont les cheminements de la vie des gens et d’arrêter un périmètre en fonction de ces territoires de vie.
Rédiger et proposer à la population une chartre qui précise l’ambition de la municipalité en matière de démocratie de proximité et qui précise les modalités de travail.
Définir le statut précis, le rôle, la composition des Conseils de quartiers c’est à dire établir, quelque part, des règles qui permettent un vrai débat démocratique et indique, surtout au citoyen, le cadre dans lequel il intervient et le cadre dans lequel il travaille.
Ne pas limiter les membres du Conseil aux seuls représentants d’associations mais intéresser l’ensemble de la population en effectuant par exemple un tirage au sort de représentants parmi les habitants des quartiers, prenant en compte toutes les catégories, couches sociales, origines, âges, etc. Le reste de la population serait associé au débat mais ne pourrait pas voter. C’est une proposition qui se discute.
Dans le cas où ces règles de représentation seraient acceptées, autoriser ces Conseils de quartiers à prendre en toute indépendance, des positions sur les dossiers qui les concernent par l’organisation de vote à bulletin secret. On rejoint l’exemple de l’expérience menée dans le Pays de Colombey.
S’engager à informer régulièrement l’ensemble de la population de la tenue de ce conseils à travers le bulletin municipal, la mise en place de panneaux d’information classiques ou électroniques et l’envoi d’un courrier d’invitation.
Assurer un compte-rendu factuel des travaux dans le bulletin municipal et sur les panneaux d’affichage. Cela commence à prendre forme, notamment à Belfort, avec le fameux fascicule « La vie des quartiers » qui est toujours associé à « Belfort Mag » par la municipalité.
Définir des ordres du jour précis qui évitent que les Conseils de quartiers ne se transforment en café de commerce - on retrouve cela effectivement assez souvent.
Ne pas limiter le débat aux seuls problèmes du quartier mais envisager des séances consacrées au projet d’intérêt général qui concerne les habitants et le quartier. Et quelque part, aller plus loin encore que cela : instances locales préalables à l’investissement du citoyen dans d’autres instances qui sont plus globales, qui dépassent même son quartier, sa ville, etc.
Allouer des moyens financiers aux Conseils de quartiers pour que ceux-ci aient les moyens de fonctionner notamment pour leur permettre de procéder à des contre-expertises en cas de désaccord par rapport à un projet d’envergure du quartier. Quelque chose de tout à fait intéressant, ce sont les fameux « budgets participatifs » qui sont mis en œuvre au Brésil. Les villes brésiliennes, de plus en plus, associent les habitants et les habitants disposent d’un budget pour pouvoir mettre en œuvre des projets.
Il y a une ville autour de Paris - je me demande si ce n’est pas Saint-Denis - qui a mis aussi en place ce type de budget participatif.
Et enfin dernière chose, c’est toujours cette notion de ne pas cloisonner des territoires mais d’ouvrir des perspectives plus larges, de prévoir une assemblée inter-quartier annuelle qui permette de croiser les démarches de chaque quartier.
Il est vrai que, peut-être, déjà par l’intermédiaire d’un bulletin municipal, on voit un petit peu ce qui se joue dans d’autres quartiers. Mais cela reste du domaine du compte-rendu qui est donc déjà une réinterprétation de ce qui s’est joué et qui ne présente pas toujours toutes les démarches mises en œuvre ; et faire se rencontrer tous les Conseils de quartiers et discuter, qu’ils soient d’une même ville ou d’une ville limitrophe. Cela a été fait sur tous les quartiers de la ville de Belfort. Voilà donc une expérience qui peut être intéressante mais peut être aussi élargie à d’autres villes extérieures - Mulhouse, Strasbourg, Besançon ou autres - qui ont aussi des instances de Conseil de quartiers. Il pourrait être intéressant aussi d’avoir des rencontres entre les différents conseils de villes limitrophes.
J’en ai fini avec mon exposé que j’ai raccourci pour qu’on puisse se laisser un petit peu de temps de débat.
Pour ceux qui sont intéressés, je vous ai préparé une bibliographie qui est loin d’être exhaustive parce qu’il y a beaucoup de choses là-dessus mais qui reprend un certain nombre de personnes qui ont écrit - et notamment la revue « Territoire » puisque c’est sa spécialité. L’ADELS est spécialisée dans la question de la participation des habitants. Je vous ai fait aussi un article : « Participation des habitants et politiques de la Ville » de Maurice Blanc qui reprend, à un moment donné, l’argumentation que j’ai utilisée tout à l’heure.
S’il y a des questions ...
D. Muller - Vous parlez beaucoup de Conseils de quartiers, mais nous, nous n’en avons pas. J’habite une petite ville à la périphérie de Belfort, Bavilliers, nous n’avons rien.
A. Othelet - Il n’existe pas, par l’intermédiaire de la municipalité, des commissions qui sont ouvertes aux habitants, des choses comme cela ?
D. Muller - Je ne sais pas.
A. Othelet - Donc pour vous, il y a déjà un problème d’information ? Premier degré...
D. Muller - Non, mais il n’y a pas de Conseil de quartier dans notre quartier.
A. Othelet - Il y a peut-être d’autres choses. Vous dites que vous ne savez pas donc peut-être que vous n’avez pas l’information. Il y a, peut-être, des choses que vous ne connaissez pas.
D. Muller - Paraît-il qu’il y aurait des Conseils de quartiers dans d’autres quartiers mais pas dans le nôtre.
A. Othelet - Mais dans d’autres quartiers de Bavilliers ? Qui sont peut-être reliés aux Conseils de quartiers de la Ville de Belfort, non ?
M. Besançon - A Essert, nous avons des Conseils de quartiers.
H. Rebrab - Il faut souligner que les premiers temps, au démarrage des Conseils de quartiers, les participants s’inscrivent et après, ils sont systématiquement invités. Même si la personne ne vient pas une ou deux fois, nous avons ses coordonnées et elle est invitée chaque fois. Mais nous n’invitons pas les personnes que nous n’avons jamais vues. L’information est donnée, soit par le journal, soit par le centre culturel, la mairie ou la bibliothèque où elle est affichée.
A. Othelet - Nous n’allons pas tourner autour de la question des Conseils de quartiers mais il serait intéressant, à partir de votre exemple, de se poser la question - puisque vous semblez être une citoyenne qui a envie de participer - comment vous pourriez participer dans une ville comme Bavilliers qui est un exemple parmi tant d’autres ? Quelles pourraient être les instances que la municipalité pourrait mettre en œuvre ? Ou que les habitants pourraient contribuer à mettre en œuvre pour participer à la vie locale et pour y faire quoi ? Qu’est-ce qui vous intéresserait de travailler dans ce type de ville ? Le sens de la participation est important : qu’est-ce qu’on veut faire ? Est-ce qu’on participe pour participer, pour être là, pour être informé ? Auquel cas, si on veut être informé de ce qui se joue, on peut dire - en tous cas hors de l’information sur les instances existantes que l’on sait ce qui s’est passé dans les conseils municipaux puisqu’il y a la presse, il y a les bulletins municipaux, un certain nombre d’informations qui permettent de présenter les projets communaux. Après, si on veut aller plus loin, c’est peut-être une mobilisation à avoir, une réflexion pour une mobilisation mais pour y faire quoi ? Est-ce que tout cela s’inscrit dans la logique du contre-pouvoir parce qu’on considère que la municipalité en place ne fait pas ce qu’il faudrait ? Il faut réfléchir aussi à la démarche dans la participation.
H. Nehdi - Moi, je voulais dire que les questions sur la participation ont toujours été vues à travers le prisme de la politique. On ne participe que si on participe à la gestion de la cité, donc à travers tout ce que tu as cité, on ne voit pas la participation que j’appelle la participation des habitants « catastrophe ». Par exemple, il y a une crue, une église qui tombe, et tous les citoyens viennent ... il y a la participation festive, c’est toujours le couscous du village. Mais il peut y avoir une participation autour de fêtes, etc. Il y a la participation économique. Là, tu n’as pas du tout parlé de ce point de vue. Or, dans la revue « politis » de ce mois, il y a plusieurs expériences qui sont citées, notamment à Berlin ou dans d’autres pays, où on nous dit que des chômeurs ont interrogé la population pour savoir quels sont les besoins qui ne sont pas satisfaits : on fait donc un marketing social et on essaie de voir quels sont les projets qui sont fiables. Des associations se mettent en place pour aider les habitants et donc une nouvelle participation économique des citoyens. Pourquoi toujours donner à la participation, l’aspect « Conseil de quartier » ? Il y a différentes formes de participation qui peuvent avoir lieu. Il faut peut-être dépasser la participation à travers la gestion de la cité et la gestion politique. Donc il y a plusieurs formes de participation qu’il convient, peut-être, d’activer.
A. Othelet - Très bonne remarque M. Nehdi. [rires] J’ai effleuré effectivement le sujet de la diversité des instances et des formes de participation. Elles ne sont pas forcément liées aux instances qui seraient voulues ou non par un conseil municipal ou un pouvoir local quel qu’il soit. Effectivement, le monde associatif est aussi un monde de la participation. J’aurais pu aborder toutes ces questions autour de l’économie solidaire, considérer qu’on peut développer l’économie en dehors du monde marchand, du monde classique et de la terrible loi de l’offre et de la demande sur un marché, etc. Cela n’empêche qu’à un moment donné, et tu l’as bien vu par notre expérience autour de la création d’une association sur l’économie solidaire, on a plié bagages du jour au lendemain parce qu’il n’y avait pas de soutien public. Donc, quelque part, on dépend bien, quand même, des pouvoirs locaux en place. Mais cela pose toute la question du financement, de l’autofinancement du monde associatif et autres problématiques de ce genre. Nous sommes un des seuls pays en Europe où le monde associatif - sauf quelques exemples rares - a une part très faible d’autofinancement. Beaucoup d’associations arrivent à s’autofinancer par un certain nombre de démarches. Bien sûr, il faut rentrer dans - pas forcément le lucratif - vous savez qu’il y en a qui dénoncent les associations lucratives sans but mais là ce n’est pas l’objectif ; c’est d’être sans but lucratif mais de pouvoir, quelque part, puisque l’économie solidaire c’est ça, c’est de rentrer, à un moment donné dans le monde marchand, parce qu’il y a des flux. Il doit y avoir des flux monétaires. IDEE est un bon exemple. C’est une association qui vit avec des financements publics mais qui arrive à dégager une part d’autofinancement par les cours qui sont organisés et qui sont payants. Mais cela pose d’autres problèmes : la culture doit-elle être payante, etc. ? Mais cela n’empêche qu’il y a bien une obligation pour faire vivre une activité comme celle-là, de pouvoir aussi rémunérer le fruit de son travail. Toutes les associations n’en sont pas là, malheureusement. Quand on prend l’exemple de l’économie solidaire, on sait très bien que nous sommes encore, pour l’instant, dans des initiatives qui sont à la marge et que, quelque part, le problème de rentrer dans ce qui voudrait être la norme, fait qu’on se retrouve aussi confronté aux problématiques classiques d’un monde économique avec ses lois, etc. On ne peut pas y échapper. Quand vous prenez l’exemple des clubs « Cigales » qui sont des clubs d’investisseurs, etc., qui sont l’émanation de la volonté de cinq citoyens qui mettent quinze euros sur la table tous les mois - c’est une sorte de banque solidaire qui permet de financer les projets - vous vous doutez bien qu’à cinq ou à vingt, en mettant 15 euros par mois sur la table, on ne va pas bien loin ! Cela on l’a vu par l’intermédiaire d’une association que l’on avait créée pour aider un porteur de projet : financièrement, on ne pouvait pas. Il a du se retourner vers des instances comme le Conseil Général ou autres, qui eux, subitement, peuvent apporter 15 000 euros. Nous ne sommes plus dans le même rapport de force. De plus en plus aussi, les entreprises classiques du monde marchand se sont aperçues qu’il y avait là un effet tout à fait intéressant, en plus pour pouvoir, quelque part, réhabiliter une image d’entreprise citoyenne, etc. et se positionnent, se mobilisent de plus en plus sur ce créneau là. Donc comment est-ce qu’on peut, justement, essayer de lutter pour faire en sorte que les citoyens puissent s’auto-organiser et aient les moyens de leur auto-organisation car c’est quand même bien de cela qu’il s’agit ?
H. Nehdi - [inaudible] qui créé énormément d’emplois dans le domaine d’économie solidaire dont 14 % des emplois privés sont issus de ce secteur. Cela devient donc quelque chose d’énorme.
A. Othelet - Oui. Mais dans les 14 %, il faut regarder quels sont ceux qui sont financés quasi intégralement par les collectivités locales et par des entreprises publiques ou autres. C’est cela le problème. Alors participer aussi dans d’autres domaines, avec les budgets participatifs, etc., c’est aussi une chose, il y a des moyens mais, néanmoins, cela dépend bien aussi d’une volonté politique locale.
H. Nehdi - D’où l’importance de l’action citoyenne pour influencer le politique, l’Europe, qu’on crée un statut associatif pour ...
A. Othelet - Je suis entièrement d’accord avec ta remarque. Mais quelque part, aujourd’hui, on n’arrive pas à dépasser - c’est d’ailleurs une question traitée lors d’un colloque qui s’est tenu récemment sur la mondialisation. La plupart des intervenants a dit qu’il fallait que l’on dépasse nos schémas de pensée. Et sur cette question là, le schéma, c’est celui-là. C’est la démocratie représentative et la démocratie participative. Nous élisons des individus pour qu’ils nous représentent et gèrent - en bons pères de famille - la politique vient ni plus ni moins du mot « polis » vie de la cité, gérer la vie de la cité - pour gérer les affaires courantes d’intérêt général. Pour l’instant, nous n’avons pas trouvé d’autres modèles parce qu’ils ne sont pas si simples à mettre en œuvre. Quelque part, quand les citoyens s’auto-organisent, nous sommes aussi dans cette représentation là. Qu’est plus qu’un président d’association, si ce n’est quelqu’un qui est élu par ses adhérents ? Qu’est un secrétaire ou un trésorier d’association ? C’est aussi quelqu’un qui est élu par ses adhérents. Alors il est plus facile - vous me direz - d’être élu président d’une structure comme une association parce qu’en général, il n’y a pas beaucoup de monde qui se bouscule, mais quand il s’agit d’être conseiller général ou autre, là c’est beaucoup plus difficile parce tout le monde le veut et il y a très peu de postes. Cela implique d’autres questionnements. Mais en tous cas, nous n’avons pas réussi, aujourd’hui, à dépasser le modèle démocratique existant dans notre société et ce n’est pas uniquement la société française qui fonctionne ainsi. Je veux bien que l’on invente un autre modèle mais il ne sera pas simple à trouver parce que ce modèle là est le fruit de l’histoire. On dit que la décentralisation est synonyme de néo-féodalités. Tout cela n’est que le fruit de l’histoire de notre pays avec des représentants, les seigneurs, des espaces intermédiaires, des contre-maîtres et ceux qui travaillaient dans les champs, qui payaient les droits de servage, etc. Aujourd’hui au moins, le citoyen peut donner son avis là-dedans. C’est un pouvoir énorme et l’on ne s’en rend pas suffisamment compte. Je ne vais pas rentrer dans des débats philosophiques, mais le citoyen a un pouvoir énorme. Quand vous avez des choses qui vous horripilent - je prends l’exemple de la télé parce que c’est quelque chose que l’on travaille actuellement - l’effet de la télévision sur les jeunes, les "Loft Story" et tout ce que l’on veut, cela vous pose question par rapport au modèle éducatif pour la jeunesse, mais il n’empêche que l’on ne peut rien faire à cela. Il y a un modèle dominant - Star Académy sur TF1 - il y a des produits dérivés qui vont dans tous les sens ; les gamins sont « fins fous », ils connaissent plus cela que leurs cours d’histoire-géo ou autres, et on a du mal de lutter. Par contre, notre ami Luc nous prend la tête - parlons clairement - on a le pouvoir de le changer. On veut changer un joueur de foot, on ne peut pas ; il faut être sélectionneur. Ce n’est pas nous qui changeons le joueur de foot. Si on ne veut plus de Zidane, on ne peut pas. Par contre, si on ne veut plus de J-Pierre Chevènement ou de je ne sais qui en place, on peut le faire. Après, cela nécessite de pouvoir mettre en œuvre un certain nombre de mouvements collectifs et c’est en ce sens que - à mon sens - la démocratie n’existe pas puisque tout est fait en sorte pour que, de toute façon, les mêmes soient réélus systématiquement dans toutes les instances. Nous sommes bien d’accord là-dessus, je pense. Il y a aujourd’hui, la possibilité pour un citoyen quelconque, militant politique ou autre, de pouvoir dire subitement : « Tiens, j’ai les capacités ou l’envie subite d’être candidat élu ». Candidat, pourquoi pas ! Vous savez qu’aujourd’hui, les partis politiques sont organisés différemment, il y a un peu plus de démocratie qu’il n’y en avait il y a 20 ou 30 ans. Mais cela n’empêche que le militant lambda n’a strictement aucune chance d’être élu. Pourquoi ? Parce que tout est construit autour des personnes en place, même si, à un moment donné, ils sont déboulonnés - on l’a vu aux dernières élections législatives, présidentielles, etc. Le fait même d’être inscrit dans un réseau, d’avoir aussi un bilan à formuler, qu’il soit bon ou mauvais, peu importe, mais il y a un actif, il y a des choses, il y a un réseau et cela est plus important que la citoyenneté, la démocratie à outrance. C’est d’ailleurs tout le débat qui pouvait se porter sur la candidature de J-Marie Le Pen. Des journalistes l’ont interrogé de façon tout à fait pertinente là-dessus. « Demain, vous êtes président, mais vous vous entourez de qui ? » A part deux ou trois sergents « Goebbels » qu’il a autour de lui, il a quand même très peu de monde. Qu’on soit d’accord avec notre président actuel ou avec Jospin ou avec je ne sais qui, n’empêche qu’autour d’eux, il y avait quand même un réseau organisé et des gens compétents dans les domaines économiques, sociaux, judiciaires. C’est cela qui fait aussi l’élection d’un individu. Et au niveau local, c’est la même chose. Quand vous avez des gens qui ont su s’entourer ou qui ont les compétences de réseau autour d’eux ... et il y a une certaine habitude qui est prise. On intériorise presque les habitudes prises depuis un certain nombre d’années et on a peur du changement. Je crois qu’on a peur du changement. Et après, il y a tout un discours médiatique. Je ne rentrerai pas trop dans le débat mais vous savez que les médias construisent les phénomènes tout comme ils peuvent les déconstruirent. Si on reprend l’exemple Zidane ou les joueurs de foot, un média peut très bien vous mettre en avant un joueur de foot qui était inconnu et subitement devient connu. Il y a ensuite tous les produits dérivés qui tournent autour ... ils ont un pouvoir terrible. Tout comme ils peuvent déconstruirent du jour au lendemain l’individu. C’est ce qu’il se passe avec les hommes politiques, ni plus ni moins. Au niveau local, permettez-moi de vous dire quand même que tout est fait par les médias locaux pour que l’on continue de légitimer le pouvoir en place. Sans donner d’opinion politique, je trouve, par exemple, la presse locale très dure avec l’opposition locale. L’opposition ici, c’est l’UMP qui, à un moment donné, est majoritaire en tant que parlementaire mais minoritaire dans les instances que ce soit au Conseil Général ou ailleurs. Lisez la presse de façon quotidienne et vous vous apercevrez, très vite, qu’ils ont très peu de marge de manœuvre parce que dès lors qu’ils veulent mettre en place quoi que ce soit, ils sont tout de suite caricaturés. Ceci est valable pour une autre majorité... Je ne fais pas de prosélytisme pour qui que ce soit mais ce serait pareil si on avait une mairie UMP - je pense à Nancy où c’est la gauche qui est dans l’opposition et ils ont beaucoup de mal. Ils essaient de passer des communiqués et autres. Ils ont énormément de mal à communiquer. C’est le maire André Rossinot en place depuis trente ans qui sait tout faire et l’opposition ne sait rien faire. Je caricature, mais c’est un peu cela. Le pouvoir en place est extrêmement fort. Donc du coup, il est difficile pour une opposition ou pour de nouvelles figures à émerger - justement - et donc cela fait que tout est construit socialement pour que le citoyen continue d’aller voter les mêmes individus en place depuis pas mal d’années. Heureusement, ce discours là est, en ce moment, en train de bouger un petit peu. Mais bouger parce qu’il y a des gens en place qui n’y sont plus. Si vous analysez le vote, par exemple, des parlementaires ici - je reste dans le local - ce ne sont pas des votes pour des projets, pour des individus, mais ce sont bien des votes contre quelqu’un. Clairement, le vote pour Damien Meslot a été un vote contre Raymond Forni et le vote pour Michel Zumkeller était un vote contre J-Pierre Chevènement, ni plus ni moins. Cela montre bien, à nouveau, que nous ne sommes pas dans le processus de changement mais que nous sommes bien toujours dans l’intériorisation d’un schéma de fonctionnement d’un individu qu’on ne veut plus parce qu’on considère qu’il a fait son temps, etc. On vote en réaction à lui. On ne favorise pas l’émergence de nouvelles idées. Je vous dis honnêtement - parce que je travaillais dans la politique précédemment - vous lisez les programmes politiques locaux ici, le candidat aurait raconté n’importe quoi, qu’il aurait été élu parce que les gens, en majorité, ne les lisaient pas. L’objectif était de remplacer les députés en place. Ce n’était rien d’autre. Donc après vous pouvez raconter ce que vous voulez. C’est en ce sens que, pour moi, il n’y a pas de démocratie.
H. Nehdi - Il y a peut-être aussi un autre phénomène. Aujourd’hui, les hommes politiques en général, disent qu’il y a beaucoup de contraintes. Des contraintes européennes, des contraintes économiques, des contraintes de ceci, des contraintes de cela, de telle façon que les citoyens pensent que, finalement, l’homme politique n’a plus beaucoup de pouvoir pour transformer les choses, pour transformer le monde. On a vu même différentes entreprises imposer leur conduite à des Etats. Et là, on se dit : « A quoi sert d’aller participer auprès de quelqu’un qui n’a pas de pouvoir ? » Le peu de pouvoir qu’il a, il est de moins en moins enclin à le partager, ce qui dévalorise quand même l’image de la transformation du monde par la politique. Cela explique peut-être aussi le manque d’enthousiasme du citoyen pour participer à son tour à l’amélioration ...
A. Othelet - Sur cette affirmation là, je suis à la fois d’accord et pas d’accord. Effectivement, on s’aperçoit que de plus en plus, le monde économique s’auto-administre. Même si dans ces schémas là on pourrait considérer que l’action politique a un rôle à jouer dans un certain nombre de contraintes, etc. Quand vous lisez les écrits de chercheurs qui travaillent sur le développement industriel - par exemple le développement économique - ils vous disent clairement que tous les discours autour des délocalisations sont à nuancer, dans le sens où, pour les entreprises, l’investissement en France n’est pas rien. Quand un investisseur décide d’investir en France, c’est parce qu’il y a un savoir-faire, il y a des compétences, il y a des infra-structures, etc. et du jour au lendemain - à part quelques exemples - il ne démobilise pas son entreprise pour aller à Taiwan parce que le coût de main d’œuvre est moindre. Ce n’est pas toujours vrai. L’investissement, en France, lui coûte énormément et démobiliser cet investissement là, lui coûte encore plus cher.
H. Nehdi - Pourquoi dis-tu investissement ? Les industries textiles qui sont parties n’avaient pas beaucoup d’investissement et dans toutes les branches - c’était pareil pour la sidérurgie...
A. Othelet - La sidérurgie était une autre affaire. C’était le coût de la production qui était moindre en Mauritanie, au Brésil, etc. avec une matière première qui est la même. Ce ne sont pas que des coûts de main d’œuvre. La notion de coût de main d’œuvre est souvent utilisée mais ce n’est pas que le coût de la main d’œuvre puisque la main d’œuvre est aussi un investissement et avoir des personnes formées, qui ont un savoir-faire, etc., est aussi un investissement pour l’entreprise dans son développement technologique, etc. Après cela diffère aussi en fonction du type d’entreprise. Nous ne sommes peut-être pas suffisamment informés - et je m’en suis aperçu en lisant la presse aujourd’hui - de tous les leviers de pouvoir du politique. Je me demande si ce n’est pas, quelque part, aussi un jeu subtil des politiques de dire qu’ils n’ont plus de pouvoir nulle part. Quand vous regardez, par exemple, les intermittents du spectacle qui sont intervenus en lieu et place de M. Pujadas, il y a quelques jours ; un article dans le Monde aujourd’hui disait que ces intermittents du spectacle avaient fait un courrier - je ne sais plus à quel ministre - pour demander qu’il n’y ait pas de sanction auprès de la direction de France 2. Cela montre bien, quand même, que ce sont les politiques qui dirigent la télévision. On a bien vu quelle télévision manipulait qui lors des élections présidentielles puisqu’il y avait de la délinquance partout, on se serait cru à Harlem en France, et du jour au lendemain, il n’y avait plus rien. On était revenu à une société harmonieuse. Tout cela est donc bien construit médiatiquement et ce ne sont pas les médias qui inventent cela. Au-dessus d’eux, il y a des gens qui leur disent ce qu’il faut dire et faire. Les leviers politiques dans le pouvoir médiatique sont assez importants.
H. Nehdi - Sauf qu’à la tête de TF1, on retrouve Mr Bouygues...
A. Othelet - Oui, mais là ce sont des chaînes privées. Moi, je te parle de la télévision publique - France 2 - France 3...
M. Legrand - Je suis venu ce soir un peu pour me ressourcer. J’avais entre les mains un document qui datait de 1952, le départ de la vie associative dans un quartier qui allait donner naissance à un centre culturel et social. Cela fait 50 ans. Au fil des décennies, il y a eu, non seulement dans le quartier de la Pépinière mais dans l’ensemble des quartiers de Belfort, des habitants qui ont été à l’origine des équipements socioculturels. Belfort était devenu un lieu d’expériences. Quantité d’articles dans la presse. Si vous voulez, aujourd’hui, dans le quartier que j’habite toujours, où j’étais enseignant à un moment donné - j’ai été gosse dans ce quartier aussi - subissant les bombardements - il y a un centre culturel qui était un exemple où il y avait un permanent directeur et 300 adhérents. Le constat que je fais aujourd’hui, par rapport à ce quartier, c’est qu’il y a une forme de rupture sociale très visible parce que, hier, dans le même quartier vous aviez une osmose entre ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas. Rupture sociale parce que toute une partie de la population de ce quartier vit dans de grands ensembles et l’interrogation est au niveau des enfants. C’est le problème posé. On est d’autant plus sensible au problème que le passé est là, porteur d’une histoire sauf que je pense qu’il est possible en terme de développement, de s’appuyer sur l’enfant, parce qu’à partir de 8-10 ans, il peut être placé dans des conditions où il va découvrir ses potentialités autrement que dans les affrontements, que dans l’ignorance.
H. Nehdi - Et notre époque ! Parce qu’aujourd’hui avec la télé, avec Internet ... Moi, quand j’étais gamin, il n’y avait rien. On sortait tous et on se retrouvait ... et en plus c’était à la campagne. On se retrouvait pour discuter, assis sous un olivier ou pour taper dans un ballon. On était tous ensemble. Il y a aujourd’hui un individualisme. Ils voient tellement de rêves à la télé.
M. Legrand - Placez l’enfant dans un contexte créatif : il se découvre. Il découvre ses potentialités. Je l’ai vu, je l’ai subi pendant X années. Le directeur du centre culturel, Henri Jesse ( ?) - cela ne vous dit peut-être rien - travaillait chez Peugeot. Un jour, il s’est inscrit à l’aéromodélisme dans l’équipement préfabriqué qui avait abrité des écoles de la Pépinière et que l’on a transformé, avec les habitants, pour devenir le premier centre culturel, inauguré par toutes les autorités de la ville et de la région avec 3000,00 Fs.
A. Othelet - On ne fait plus grand chose avec cela de nos jours.
M. Legrand - Non, mais il y avait le travail des habitants.
H. Nehdi - Comme dit Axel, il y a une offre.
M. Legrand - Je vous donne des repères à un moment donné, dans un environnement donné. Un équipement exceptionnel s’est construit, le premier équipement de toute la Franche-Comté. Et cet équipement comptait 1000-1200 adhérents. Le travail qu’ils faisaient était formidable.
H. Nehdi - Vous dites que le travail il y a 20 ou 30 ans était meilleur que celui que l’on fait aujourd’hui, qu’aujourd’hui nous ne sommes pas capables de travailler avec les jeunes, d’inventer, de créer. Moi, je n’en suis pas persuadé. Je pense qu’il y a une évolution qui est ce qu’elle est, c’est tout.
M. Legrand - Si vous voulez, je pourrais aller plus loin, n’est-ce pas, parce que je suis venu pour me ressourcer. D’accord ?
A. Othelet - Mais vous êtes allé plus loin que lors du colloque sur l’éducation populaire.
H. Rebrab - J’ai envie de rebondir sur la politique et la participation citoyenne. Quand on parle de démocratie en politique, il faut vite - entre guillemets - relativiser. Nous avons eu le courage de mettre un peu le doigt sur le cumul des mandats. Soit ! Mais tant que l’on n’arrive pas à limiter le nombre de mandats ce que soit pour les maires, pour les députés, disons le nombre de mandats [fin de cassette] ... il y en a un ou deux dans l’équipe qui a envie de changer la ville, soit ! mais pour moi ça reste des carriéristes et c’est une profession. Parallèlement à cela, je prends l’exemple des Conseils de quartiers. A l’origine, qui nous vient de Suède - il me semble - il était louable de mettre la population d’un quartier donné dans le bain et d’éviter, à l’équipe municipale, de faire des erreurs parce qu’ils ont une antenne qui leur dit : « Attention, ceci ne va pas, etc. ! » parce qu’ils sont sur le terrain. Aujourd’hui, que constate-t-on avec les Conseils de quartiers ? Ce n’est, ni plus ni moins, de l’information que l’on vient apporter. Il n’y a pas de contradiction, il n’y a pas de prise en compte. Rien du tout ! On vient vous dire : « Voilà ce qu’on va faire dans votre quartier ! » Par politesse, on va bien vous écouter. C’est tout. Mais je crois qu’à un moment donné, si quelqu’un essaie de sortir une idée originale ou même une bêtise, on va le regarder avec des yeux comme ça : « Il est venu pour nous tirer dessus ! ». J’ai l’impression que les Conseils de quartiers, quelle que soit l’étiquette politique, quelle que soit la ville, aujourd’hui, c’est un lieu qui est après l’église : on vient écouter, on dit « Amen, au revoir Messieurs-Dames ». Mais, à partir de là, cela ne peut pas fonctionner. Ce qui fait qu’aujourd’hui, quand on parle aux citoyens de démocratie, ils en sont revenus. Alors pour terminer, je suis à la fois d’accord et pas d’accord avec l’idée de Fabius. Je suis d’accord d’un côté de rendre obligatoire le vote parce qu’il y a des gens qui sont morts pour avoir le droit de vote. Aujourd’hui, on trouve une génération qu’ils sont en train de bafouer. Mais ce n’est pas en rendant le vote obligatoire, qu’on inculque la conscience aux gens. Alors voilà, nous sommes un peu coincés, là.
M. Reiniche - Est-ce qu’il existe dans le département, localement ou au niveau départemental, des exemples de démocratie participative ? Ou au moins des essais qui ont abouti à l’élaboration de projet par la participation des habitants, des citoyens... actuellement, en liaison avec les responsables politiques locaux ?
A. Othelet - Les instances que je connais sont les Conseils de quartiers. Il y a le conseil de développement du Pays de l’Aire Urbaine, mais comme le dit le maire d’Héricourt, Jean-Pierre Michel, avec 250 membres dans ce Conseil, il est difficile de faire avancer collectivement un projet. Pour ceux qui sont déjà allés aux assises du pays de l’Aire Urbaine, c’est un amphithéâtre de l’Atria. C’est un truc immense où il y a 5-6 personnes à la tribune - ce sont ceux qui savent, ceux qui parlent - il y a des techniciens, il y a des politiques. Ils présentent les grands axes qui sont déjà définis. C’est bien présenté, ça touche à tout, économie, social, etc. Mais ce n’est pas réellement une démarche participative comme on voudrait bien l’entendre ce soir, en tous cas. A ma connaissance, les Conseils de quartiers - c’est ce que dit Hocine - sont des endroits où on vient présenter le projet ...
M. Besançon - Il existe les commissions municipales qui sont ouvertes aux habitants qui peuvent s’y inscrire. Mais elles n’existent pas partout. Je fais partie de deux commissions où l’on peut s’exprimer. Parfois cela peut changer les décisions. Il y a d’autres commissions (travaux, finances) où les gens discutent. Le vote ne se fait pas parce qu’il se fait en conseil municipal mais ils ont quand même, au moins, l’impression de participer aux débats.
H. Nehdi - Il y a rarement de projets portés par les habitants : « Nous voulons cela, est-ce que vous, en face, vous pouvez nous aider ? »
H. Rebrab - Même si le projet ne passe pas, on leur explique pourquoi et à ce moment là, il y a débat. Tandis qu’eux viennent avec une idée ficelée.
M. Besançon - Oui parce que le projet a été étudié par des commissions, par des spécialistes, par des techniciens. Si c’est un projet d’urbanisme ou de travaux, on ne va pas aller contre Madame l’ingénieur de je ne sais où, qui a dit que la route serait comme cela ...
A. Othelet - Le problème est là. Qu’est-ce que l’expertise d’un citoyen, d’un habitant face à l’expertise technique ? Toute l’histoire sociale nous montre que la science infuse ne vient pas forcément des spécialistes des questions. Tu peux avoir une expertise, par exemple sur la valeur - puisque là nous sommes dans un regard tout à fait subjectif - de l’architecture. Est-ce que tu considères que tel ou tel bâtiment est bien fait ? L’architecte qui est un expert va te dire « oui ». Mais on voit combien de bâtiments avec une porte en haut qui donne sur rien. C’est à dire que le gars pousse la porte, il tombe dans le vide. J’en ai vu. Donc un habitant peut dire quelque chose là-dessus. Cela à un sens pour l’architecte. Le fonctionnalisme architectural ...
H. Rebrab - J’ai un exemple précis. Je suis au conseil d’administration d’un centre culturel. Nous avions un projet d’extension. Tant que le projet n’est pas là, tout le monde est d’accord pour constituer une commission. Et du jour au lendemain, le directeur a décidé, avec la présidente sûrement, d’équiper une salle, de transformer le secrétariat, de faire des travaux, avant l’extension. Cela a coûté 250 000 Fs. Et voilà ! Un an après les travaux arrivent ce qui fait que les 250 000 Fs sont partis dans le vent ; les travaux ont été faits pour rien. Les travaux arrivent, nous ne les avons pas discutés. Alors aux élus présents, j’ai demandé la mise en place d’une commission. On m’a répondu « Mais écoutez, Monsieur, ça va trop vite. On n’a pas le temps. Est-ce que vous votez ... ? » « Moi, je n’ai rien à voter. » « Dites-nous : voilà ce que l’on va vous faire. Vous êtes libres de disposer de notre argent comme vous le voulez ». Et c’est ce qui s’est passé. Maintenant ils font une extension. Ils ont mis deux tuyaux de chauffage d’un diamètre de 90, apparents comme cela. Tout le monde rouspétait mais bon...si on mettait des gros tuyaux comme ceux-là dans son salon, est-ce qu’ils accepteraient ?
M. Besançon - Cela n’a pas été étudié en Conseil d’Administration ?
H. Rebrab - Non, pas du tout. Personne n’a rien voté. C’est passé comme ça. Et ce n’était pas le moment de faire de la polémique parce qu’au Conseil de quartier, les élus ont dit que cela avait été discuté. Enfin bon, un adjoint au Maire est passé par là en disant : « Mais qu’est-ce ce que c’est que ça ? Faites un devis pour enlever cela ». Donc on verra ce qui va se passer. Ceci pour dire la concertation, cette pseudo-démocratie : on commence à en avoir assez !
H. Nehdi - Juste un mot : quand on regarde l’Atria, est-ce que c’est un bâtiment qui est essentiel à la vie des gens ? Est-ce qu’il est vraiment primordial d’avoir ce bâtiment dans cette architecture là ? On peut estimer que si on demandait à tous les Belfortains un avis, chacun aurait une idée différente d’un bâtiment différent ou d’un équipement différent. J’apprends aujourd’hui qu’on va s’intéresser à Versailles. Pendant 20 ans, on va essayer d’améliorer, d’agrandir, ce seront les gros travaux du Président actuel et chaque homme politique est porteur d’un projet dans sa tête. Il est vrai qu’il est difficile de faire participer les gens, d’obtenir la vision de tous, autour d’un projet commun.
H. Rebrab - Chacun son projet. C’est à l’équipe architecturale de soumettre deux ou trois projets. Quel est celui qui convient le mieux ? Ce ne sont pas deux personnes ...d’autant plus que ce ne sont pas eux qui vivent dedans.
A. Othelet - Nous allons conclure. Nous voyons bien que cela suscite mobilisation, en tous cas que les gens sont intéressés et qu’il n’y a pas à nouveau de déterminisme ou de « lois sociales » qui permettent de régir cette question de la participation des habitants. On le voit bien, c’est un exercice subtil. La dernière remarque d’Hassouna est fort juste : plus on met de monde autour de la table, plus il est difficile d’obtenir un assentiment général. Mais c’est bien parce que c’est un exercice difficile qu’il suscite toujours des réflexions, des réactions et que nous sommes loin d’avoir abouti à une démarche idyllique. Et quand bien même, si nous arrivions à avoir une démarche idyllique dans ce contexte là, je pense que, dès le lendemain, il faudrait déjà la renverser pour en trouver une autre. Nous sommes donc toujours en réflexion, en discussion.
Je vous remercie d’être venus moyennement nombreux participer à ce travail de réflexion. Participez bien là où vous êtes.