Démocratia - Aire urbaine Belfort / Montbéliard
-> La participation des habitants dans la décision publique
[Conférence de Paul BLANQUART du 21/03/03]

A. OTHELET - Je vous remercie tout d’abord d’être venus. Merci aux nombreux élus qui sont dans la salle, qu’ils soient de Belfort ou des communes limitrophes. Je dois excuser deux personnes de renom : - notre ancien président de Démocratia, Jean-Marie Faivre et notre président du Conseil général parce qu’il est à une réunion du Conseil du Développement du Pays de l’Aire Urbaine qu’il préside également. Je vais présenter rapidement Démocratia 90 et j’en profite pour présenter également mon collègue Hassouna NEHDI qui est le secrétaire de l’association et qui est chargé d’animer les débats ce soir, après l’intervention de Paul Blanquart. ’Démocratia 90’ est une petite association qui a pour but de diffuser une information sur les principes de la démocratie et la pensée socialiste. Socialiste au sens originel du terme. Je me suis amusé à chercher une définition : le socialisme est « une doctrine d’organisation sociale qui entend faire prévaloir l’intérêt et le bien général sur les intérêts particuliers au moyen d’une organisation concertée » et il est dit « opposée au libéralisme ». On pourra évoquer un certain nombre de questions autour de cela tout à l’heure. Le deuxième but de notre association est de former des citoyens à l’exercice de la civilité, -le thème de notre conférence de ce soir est particulièrement bien placé dans cet objectif là - et d’organiser toute activité concourrant au développement de la démocratie. Pour cela, nous participons à un certain nombre de collectifs comme « Bâtir l’avenir » par exemple. Pourquoi ce thème de la participation des habitants ou autrement dit « la démocratie participative » ? Parce qu’au lendemain des élections présidentielles de 2002, la question de la participation citoyenne- introduite depuis même la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 et dans un certain nombre de lois beaucoup plus récentes dans le cadre des dispositifs des politiques de la ville - s’est imposée avec une acuité toute particulière. Question également d’une actualité brûlante avec encore hier et demain des mouvements de protestations contre la guerre en Irak qui démontrent finalement l’importance de l’envie du citoyen d’exprimer son point de vue sur les causes à la fois locales, nationales et internationales. Permettez-moi simplement une aparté sur cette question : cette mobilisation que nous avons vue encore hier, d’une ampleur internationale dénonçant le positionnement d’un seul homme, en l’occurrence Georges Bush, peut avoir deux effets contradictoires. Soit cette situation encourage le citoyen à aller plus loin dans la démarche, à trouver d’autres démarches de mobilisation, d’interventions pour dénoncer la logique militaire, soit l’autisme du président américain face à l’opinion publique internationale, conduit finalement au découragement total du citoyen qui, une fois de plus, s’aperçoit que, malgré la mobilisation massive, un seul homme peut prendre une décision contraire à ce que chacun, à la fois individuellement et collectivement, souhaite. Enfin, il y a une raison aussi liée à la personne même de notre invité du jour. En effet, lors d’une « université d’automne », assez récemment, en octobre ou novembre, mise en œuvre par l’UNADEL qui est l’Union Nationale des Acteurs et des Structures de Développement Local portant sur le thème qui nous intéresse aujourd’hui, Paul Blanquart avait fait, lors de cette « université » une intervention remarquable et remarquée qui n’est pas passée par l’oreille d’un sourd. Sorte de « savant fou », cette notion ayant une vision noble et non péjorative du terme, Paul Blanquart se situe, à mon sens, à mi-chemin entre l’intellectuel et le comique à la Raymond Devos. Il vous en fera la démonstration.

Aujourd’hui, Paul Blanquart est consultant indépendant. Il a enseigné à l’Institut catholique de Paris, à l’université Paris XII. On retrouve toute sa biographie à la fin de l’ouvrage « Une histoire de la ville », entre autres « Politique hebdo », « La gueule ouverte » où il y a un certain nombre de contradictions avec notre ami Jean-Pierre Chevènement, peut-être pourrait-il nous dire un mot sur ces hebdos ? Il a dirigé le centre de création industrielle de Beaubourg, et accompagné divers mouvements d’éducation populaire. C’est donc, finalement, un intellectuel multi-compétent que nous avons l’honneur d’accueillir ce soir. Je dévoile encore une autre partie du suspens : au cours de son exposé, il ne sera pas, à mon sens, explicitement question des lois qui favorisent la participation, que ce soit les dispositions des politiques de la ville depuis les premiers dispositifs HVS (Habitat et Vie Sociale), les lois ATR, Voynet ou autres, sauf peut-être dans le débat que nous aurons par la suite. Il ne sera pas explicitement question également des dispositifs de participation : conseils de quartier, conseils de développement ou autres. Et il ne sera pas explicitement question des aspects de définition : la différence que nous faisons entre la participation, la consultation, la concertation, la formation, etc. à l’exception, à nouveau, de la discussion. Il sera plutôt question du positionnement difficile du citoyen dans son territoire, qui aujourd’hui, est déterritorialisé par une mondialisation qui tend à uniformiser au lieu de singulariser. Il sera question des stratégies de repositionnement à travers des logiques « trans », « inter », des ronds et des flèches, etc. Tout ceci vous paraît, j’imagine, complètement abstrait et cela ne m’étonne pas. Je laisse donc la parole à Paul Blanquart qui va vous éclairer de ses lumières sur l’ensemble de ces questions.

P. BLANQUART - Donc vous vous interrogez sur la démocratie participative. Axel m’a dit que vous étiez des militants du développement local. Nous allons donc lier les deux avec une troisième dimension - il y faisait allusion à propos de l’Irak - mais c’est bien plus large que cela, c’est la question de la mondialisation qui, effectivement déterritorialisé beaucoup de choses et nous avons un travail de reterritorialisation que l’on fait par le local mais qui a un rapport entre le local et le mondial. Il ne s’agit pas de se replier chez soi. Je suis philosophe, donc cela va être un travail de définition sur les mots pour que les mots aient leur valeur de « concepts », parce qu’il y a beaucoup de mots qui circulent en ce moment : « participation », « partenariat », etc.. Mais si nous ne sommes pas assez précis sur les mots, les gens qui travaillent en réalité selon des lignes contradictoires, peuvent s’approprier les mots et nous nous retrouvons dans le baratin. C’est ce qui explique que nous consommons énormément de mots en ce moment sans que nous puissions vraiment nous appuyer sur eux pour construire. Donc un travail philosophique de conceptualisation à propos des mots. Il y a une crise du langage à l’heure actuelle et comme le langage est le lien social fondamental, puisque c’est d’abord par le langage que l’on s’entend. Si l’on ne s’entend pas sur les mots, comment voulez-vous que nous fassions quelque chose de précis, de sérieux, ensemble ! « Démocratie participative » : c’est à la mode. Et il est quand même curieux que cela soit à la mode comme si c’était quelque chose de nouveau. La démocratie pourrait-elle ne pas être participative ? C’est une redondance, si tant est qu’on entend par « démocratie » une façon de vivre socialement dont tous sont également, chacun dans sa liberté, à l’origine. « Démocratie » veut dire « par tous ». Espace public ou place publique, ce n’est pas seulement quelque chose qui est ouvert pour que tout le monde puisse y venir toucher le landau du dernier petit ou puisse y jeter des grains de blé aux pigeons, parce qu’après tout, une place royale ou une place impériale, peut être ouverte à tous pour que chacun en fasse usage. Un espace public, le premier dans l’histoire qui ait été repéré et qui ait mérité son nom, c’est d’abord l’Agora d’Athènes. Bien sûr, elle n’était accessible qu’à 10 % de la population et 10 % qui étaient citoyens. Parce qu’il y avait un certain nombre de conditions pour l’être : être du sexe mâle - donc 50 % à dégager- avoir plus de 30 ans - 50 % des 50 % restants - et être propriétaire terrien ou fils de propriétaire terrien. Résultat : 10 %. Mais ces 10 % de citoyens se servaient de ce dispositif spatial pour débattre, de telle sorte que du débat, sortent les décisions collectives concernant la vie de l’ensemble. Et ce sens du mot « public » qui a été repris au début de la république française, la 1ère République, c’est à dire les débuts de la Révolution avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, veut dire que la société est actionnée par tous, à égalité, chacun dans sa liberté, à l’origine de la vie collective et à l’origine du droit. Voilà ce qui définit un espace public. Le problème est que cela suppose la participation active de tous. Comment peut-il se faire que l’on se mette à parler aujourd’hui de « démocratie participative » ? Parce que la démocratie représentative ne serait pas suffisante ?, parce que, parce que, parce que... ! Parce qu’il s’est passé quelque chose. Comment avons-nous pu oublier, en France, qu’il n’y a de démocratie que par tous et donc participative. Brièvement, en première partie, un peu d’histoire pour expliquer ce mystère, pour repérer qu’il y a eu une double dérive de la démocratie dans notre pays qui fait que nous sommes en train de découvrir cela.
- Premier élément historique, la République a quasiment tout de suite été, chez nous, jacobine. C’est à dire que la République s’est coulée dans le moule de l’Etat royal et c’est ce qui explique cette chose étrange, qu’en France « public » veut dire « étatique ». Pourquoi « public » voudrait-il dire « étatique » ? Cela s’explique parce que la République jacobine s’est couchée dans les bâtiments intellectuels et matériels de Louis XIV, et en France - c’est devenu un adage très répandu - l’Etat fait la Nation et la fait en utilisant un certain type d’intelligence que j’appellerai « techno-administrative », en particulier en normalisant les subjectivités. Essayons de décrire cela rapidement. Première phase, l’Etat fait la Nation. C’est la phase étatique royale. Comme je suis philosophe, je vais volontairement, peut-être de façon provocatrice, commencer par invoquer un grand philosophe. Si je vous posais la question de savoir quel est pour vous le grand philosophe qui caractérise la France, au début de l’ère moderne c’est à dire XVIIème siècle, qui diriez-vous ? Descartes, bien sûr ! On dit « les Français sont cartésiens ». Descartes, nous l’avons sucé dès notre plus jeune âge. Qu’est-ce que la pensée cartésienne ? La pensée cartésienne est essentiellement deux choses. Première chose, l’enregistrement d’une modification par la représentation du monde. Donc les débuts de la pensée moderne et de la physique moderne : un monde clos et intérieurement hiérarchisé vers un univers infini et homogène. C’est très simple. Avant, il y avait les minéraux, les végétaux, les animaux, les humains, les corps célestes, etc. et finalement l’orbite céleste avec Dieu, éventuellement, derrière. C’est bien un monde clos, intérieurement hiérarchisé et fait de qualités différentes. Voilà qu’il y a des gens qui traversent avec leur lunette la terre puis le soleil, la lune, mars, venus, etc. et qui disent : « zut, ça continue pareil ! ». Et cela continue à l’infini et c’est homogène. Donc nous allons pouvoir en traiter scientifiquement en se servant de l’outil mathématique. En particulier, puisqu’il s’agit d’espace, la géométrie. Dans les arts plastiques avec le quattrocento italien, nous avions déjà eu cet impact là. Avec la science mathématique, que devient Dieu ? Nous ne savons plus trop. Déjà les mystiques comme Thérèse iraient le chercher au plus intime d’eux-mêmes et voilà qu’en face de l’affirmation, c’est le deuxième point de la pensée cartésienne, il y a l’objet de sciences, mathématiques, et il y a le sujet. Pure intériorité... Et nous allons pouvoir théoriser le sujet comme par sa volonté, en se servant de la science maîtrisant la nature : l’homme maître et possesseur de la nature. Qu’est-ce que le pouvoir de Louis XIV, c’est à dire l’organisation sociale française ? C’est l’application, en terme de pouvoir, de la pensée cartésienne. C’est à dire que vous avez Louis qui est le sujet volontaire et qui s’entoure de savants, d’ingénieurs notamment, et d’administrateurs et qui va construire un territoire autour de lui, géométriquement, après l’avoir aplati, homogénéisé, en un jardin à la française. Voilà comment l’Etat, chez nous, fait le territoire et fait la Nation, en se servant d’un certain type de rationalité scientifique au sens mathématique du terme. Psychologiquement, il y avait un adage qui circulait beaucoup, à ce moment là, dans toute l’Europe, qui disait « libre comme les sujets du roi en France ». C’est une expression étonnante. Sujets du roi, dans un univers féodal, pyramidal. « Sujet » voulait dire « soumis », en dessous. Mais nous passons du sens ancien du mot « sujet » à un nouveau sens : la subjectivité moderne, le siège de la liberté. Et nous sommes libres -nouveau sens du mot « sujet » - mais en étant sujets du roi. C’est à dire que c’est par le roi que nous changeons de monde : « je ne suis plus soumis avec le noble qui a son pied sur mon corps, son épée sur mon cou ». Mais grâce au roi, nous passons à une autre figure de l’existence humaine. Cela nous donne toute une politique culturelle. Est-ce que vous connaissez le sociologue, Nobert Elias, qui était un hongrois qui a vécu dans les pays anglo-saxons et dont l’objet d’étude était « la société de Cours françaises » ? Il a inventé un concept qui était celui d’auto-contrainte. C’est un concept curieux car lorsque l’on est contraint, on l’est de l’extérieur. Or, voilà que de soi-même, va être produit un certain type de contrainte. Vous connaissez davantage Michel Foucault, j’imagine, « L’histoire de la folie », le 1er chapitre, la création de l’hôpital général. La même année que Descartes écrit « le discours de la méthode », on enfermait tous les débiles ensembles. Tous les bizarres de quelque chose, les bizarres sexuels, les bizarres de la touffe, etc., allez, dans cet hôpital général où nous allons les normaliser ! Qu’ils ne soient plus débiles ! Et une fois qu’ils sont normalisés, nous pouvons les réintégrer dans la société et ne restera dans cette éprouvette là, qu’une catégorie non normalisable que nous appellerons précisément « les fous ». C’est pour cela que la Salpetrière deviendra le lieu d’invention d’une nouvelle discipline : la psychiatrie. C’est à dire que le roi réalise cette opération, vivre comme les sujets du roi en France, en normalisant. C’est à dire que dans son royaume, « normalisation » et « subjectivité » vont ensemble. C’est pourquoi, ce pays sera, dans les arts, le grand pays de l’art classique, certes, mais de ce que l’on appelle « l’académisme ». D’abord l’académie française, le langage, le dictionnaire Richelieu (bien avant) mais les inscriptions et belles lettres, le théâtre qui sera subverti par Molière. Dans chaque canton, il y aura des académies. Cela consiste à mettre, au centre de chaque individu, le roi, sa volonté et son intelligence. En France, l’individu marche au roi, à l’Etat. Et cela va continuer avec la république jacobine. Cela aurait peut-être pu prendre une autre voie si les girondins avaient gagné, nous ne savons pas. En tous les cas, on passe de « monarchie » à « république », donc « public », « espace public » donc par tous, à égalité à l’origine.

Mais comment se fait-il que chez nous, des expressions « monarchie républicaine » ou « république monarchique » passent comme cela. Cela veut bien dire quelque chose. Or, conceptuellement, cela ne peut pas aller. Pourquoi est-ce que cela a été possible ? Parce que nous avons gardé le même espace social. Nous avons gardé la même place « royale ». Nous avons peut-être enlevé la statue du roi et l’avons baptisé « place des Vosges » mais c’est exactement le même dispositif spatial qui fait que vous avez la France qui est rangée au carré, par un pouvoir qui est au centre. C’est peut-être le pouvoir qui range la France au carré. Mais c’est peut-être le fait que la France est au carré qui fait que ce pouvoir est tel. Dans la mesure où l’on garde la France au carré, avec une pensée cartésienne, nous allons avoir un pouvoir du même type que celui qu’il y avait avant. Cette affaire va continuer. Parce que je passe de la deuxième phase à la phase industrielle, le XIXème siècle où l’Etat - mais c’était déjà le cas de Colbert et cela va être le cas jusqu’à De Gaulle - va être non seulement celui qui territorialise mais ce qui va aussi territorialiser par le travail. C’est à dire qui va industrialiser la France. Comment cela va-t-il se faire ? Pensez à une cité minière métallurgique : on aplatit, on découpe le territoire. Nous allons mettre ici, les corons ouvriers, un homme et une femme pour normaliser la sexualité. Un tube pompe l’énergie ouvrière. Là, nous allons mettre les cottages des ingénieurs. Deuxième tuyau qui va pomper la matière grise. Au milieu d’un bois, au bord d’un étang, se trouve le manoir du propriétaire des mines et un troisième tuyau qui pompe le capital. Ces trois tuyaux pompant les trois énergies, vont s’articuler dans une machine d’un nouveau genre qui sera la machine à vapeur si caractéristique du XIXème siècle. Evidemment cette machine à vapeur avance droit sur les rails du progrès. La ville industrielle est une machine à vapeur. La France est une machine à vapeur. Et il y a une rationalité d’ingénieurs qui est très forte par derrière. L’Etat y a sa part. L’Etat doit veiller à ce que la machine marche bien. Pour cela, il va recourir aux politiques sociales. Voilà toute la trajectoire de l’Etat social et de l’Etat providence. Pour que la machine marche, il faut que l’ouvrier soit logé - hygiénisme, politiques scolaires, là l’école primaire suffira ; qu’il soit en bonne santé - politiques de santé. Bref, les politiques sociales. Pourquoi ? Pour qu’ils soient de bons ouvriers, de bons ingénieurs. Mais c’est toujours le même type de pensée qui va être en travail dans ces politiques sociales. Est-ce que vous connaissez Adolphe QUETELET ? C’est un grand sociologue français - mais il est vrai que la plupart des manuels de sociologie ne citent même pas son nom - du deuxième tiers du XIXème siècle. C’était quelqu’un qui disait : « pour que la sociologie soit sérieuse, il faut qu ’elle utilise l’outil mathématique ». Nous sommes, en France, en filiation cartésienne. Laissons ces grands discours de progrès ouvriers vers des lendemains qui chantent, des discours d’ingénieurs, des discours de progrès si caractéristiques du XIXème siècle. La science suppose les mathématiques. Alors il va, c’est plus simple, se servir des mathématiques sous la forme des statistiques. Et il va développer des études centrées autours d’un nouveau concept qui est le français moyen. C’est à dire, en moyenne, le français passe tant de jours en prison suivant sa catégorie sociale, au cours de sa vie ; en moyenne, il consomme tant de kilos de pommes de terre, à tel âge, etc. Donc on va classer tout le monde sur un « truc » de 0 à 100... Toutes les politiques sociales vont se servir de cela mais nous ne sommes plus dans l’ordre de l’étude. Le français moyen n’existe pas : c’est une moyenne statistique. Tandis que dans le domaine de la volonté politique, on va passer du français moyen au français « normal ». Evidemment, il ne s’agit pas de ramener tout le monde sur la crête des 50, mais dans une fourchette de 30 à 70. Et toutes les politiques sociales consistent à pomper, au-dessus de 70, par impôts, taxes, etc. pour injecter, en dessous de 30, sous forme d’allocations afin de ramener tout le monde dans une fourchette. Cela avait commencé pour le capitalisme de production mais cela va continuer avec le capitalisme de consommation. On va de plus en plus insister sur la consommation, parce que pour produire, encore faut-il que l’on achète. Donc milieu du XXème siècle : consommation, et on va appliquer cette façon de penser à l’organisation de la société. Qu’est-ce que, du Français, peut-être saisi par ce type de lunette ? Ce n’est pas le Français sujet, ce n’est pas le français créatif parce que cela ne relève pas de moyenne énorme. Par contre cela va pouvoir être utilisé à plein : le Français sur le Français en tant que consommateur de biens, quantifiables, biens matériels mais aussi biens culturels. Autrement dit cela donne accès aux Français en tant que consommateur. La pensée de la société et l’action des responsables ainsi équipés, intellectuellement et techniquement, explique, je pense, qu’au bout du compte, nous percevons des Français qu’ils ont des besoins dont il appartient à la conduite publique de satisfaire. C’est peut-être comme cela que nous sommes passés insensiblement mais sûrement, du citoyen à l’usager voire au client. Alors vous passez devant l’assistante sociale, au bureau de la mairie : « Bonjour Madame, vous avez quel âge ? Combien d’enfants ? Combien de doigts de pied, etc. ». Au bout de compte : « Voyez le guichet 424, vous avez droit à ... ». C’est ainsi. C’est quand même assez étonnant. Dans l’organisation de l’espace, ce sont les politiques sociales, les besoins. Mais vous avez les mêmes choses en matière d’urbanisme avec le fonctionnalisme qui est, par derrière, la construction des villes nouvelles. Qu’est-ce qu’une ville ? Ce sont des fonctions : la fonction d’habiter, la fonction de circuler, etc. On projeté les fonctions sous forme de zones, ZUP, ZAC ..., puis on décline les fonctions en équipements et la bonne ville sera celle où il y a tout pour tous. Mais par derrière, ce qui fait que cela tient, c’est la techno-administration étatique ou autre, combinée avec la capacité de cette techno-administration, de territorialiser le travail. Quand le travail manque, les gens passent, dans la zone habitat, 24h/24 au lieu de 8 h seulement. Donc ils s’ennuient, alors ils vont dans la zone loisirs se battre à coup de cannettes ou au stade en brûlant la MJC au passage. Et il faut bien qu’ils mangent donc ils vont faire des razzias au Super Mammouth, lequel voit ses vitrines remplacées progressivement, successivement par des murs de parpaings. C’est tout ce processus historique qui a fait la France, jusqu’au plus petit détail de ses politiques sociales, jusqu’à ses projections spatiales : la ville nouvelle qui, en ce moment, bat de l’aile. Il m’est arrivé de faire des enquêtes, avec micro, pour demander aux gens « droits, droits, s’ils ont des droits ? » 90 % vous répondent : « j’ai droit à ». Le droit aujourd’hui, c’est ce qu’on a. Pauvre révolution française ! Nous sommes passés de tous à égalité, chacun dans sa liberté, à l’origine du droit, à tous clients de droits. Nous ne nous en sommes peut-être pas rendus compte parce que nous avons bloqué public et étatique. J’arrive à une deuxième partie. Nous assistons aujourd’hui à une crise de cet Etat Nation, cet Etat qui fait la Nation faite de territoires du fait de la mondialisation. Si je reviens à l’exemple des villes nouvelles, la fonction circuler, grandit de façon asymptotique, au point que l’Etat n’est plus capable de contrôler ces circulations, bref de contrôler le territoire, en particulier en matière de travail, les flux financiers pour lesquels l’Etat ne peut plus dire : « investissez à tel endroit pour donner du travail à tant de personnes ». Donc l’Etat Nation perd sa capacité sociale territorialisante.

A première vue, la réponse est plutôt « non », C’est même pire parce que si je représente les entités existantes avant la mise en flux de tout aujourd’hui - si je représente, sous forme de petits ronds, supposons Jacqueline, François, Belfort, Lilles, l’Islam, etc., et que tout cela circule (représentés par des flèches) - c’est pour cela que nous parlons de société de communication qui a succédé à la société féodale, puis industrielle - mais l’imaginaire concernant ces flux - je dirais que c’est un imaginaire représenté par des tubes parce qu’il y avait des tubes de machines mécaniques de type royal, des tubes pompant des énergies, des tubes de la société de consommation.

(JPG)

Lorsqu’il y a eu la chute les deux tours du World Trade Center, un certain nombre de chefs d’Etat, d’experts internationaux ont défilé sur notre petit écran. On leur demandait que faire pour éviter la crise économique, fis ont tous répondus : « Consommer ! », en bref : « Ouvre la gueule et pompe / ». Donc tubes pour tuyaux de distribution de biens et communication. Les mots aujourd’hui... c’est un langage tubulant, tubulaire. Tout le problème aujourd’hui est de savoir ce que vont devenir les petits ronds lorsqu’ils se font impacter par les flèches. Que va devenir la France du fait de la mise en circulation généralisée, donc de la mondialisation ? Que va devenir Belfort ? Que vais-je devenir ? Que vais-je devenir dans mon corps, dans ma tête ? A tous points de vue. La première hypothèse qui valorise tout à fait la représentation des flux sous forme de tubes qui est la façon la plus immédiate vu notre passé, vu notre histoire de visualiser la communication : j’ai donc des petits ronds et j’ajoute des flèches. Je globalise. « Globalisation » est le mot anglais que nous avons traduit, malheureusement, en France, par « mondialisation ». Ce qui fait que nous avons été assez embêtés pour penser une alternative et que nous employons, maintenant, ce jargon « intermondialisation ». Si nous nous avions dit « globalisation », cela aurait été plus simple. Les gens qui se réunissent une fois par an à Davos( ?) se nomment, eux-mêmes, les « global-leaders ». Qu’est ce que veut dire « global-leaders » ? Cela veut dire être des leaders qui font marcher cela par le contrôle des tubes, des tuyaux. Gouvernance cybernétique. La cybernétique, est en tant que science, la science des inter-relations entre les éléments constitutifs d’un système et en tant que technique, c’est tout simplement le contrôle des robinets. Donc les gens qui contrôlent les robinets des tubes, font marcher le système en étant maîtres des flux. C’est pour cela, du reste, que le systémisme est la pensée de notre époque. Tous nos problèmes aujourd’hui sont une histoire de relation entre des petits ronds et des tubes et comment tout cela se goupille. Certains peuvent dire « c’est un réseau ». Oui, mais H y a « système » et « système », il y a « communication » et « communication », il y a « réseau » et « réseau ». Alors les maîtres des flux sont formés dans des écoles de « management » et qu’y enseigne-t-on ? Si l’ENA a été la grande école - elle n’était pas fondée mais il y avait Colbert, Vauban, etc., de l’Etat royal, si polytechnique était la grande école de la société industrielle, les grandes écoles aujourd’hui sont HEC, etc., des écoles de managers. Qu’est-ce qu’on leur enseigne ? Et bien le contrôle des robinets, de telle sorte que le système marche ... (fin de bande) mettre des flux financiers, bien sûr, ce sont les plus importants, des images et l’intelligence. Il ne s’agit pas désigner qui que ce soi, mais à priori, le banquier qui paie une chaîne de télé à sa fille, laquelle épouse un « tête d’œuf » d’une telle famille, aura plutôt des chances de se fourrer de ce côté là. Nous sommes là, nous pilotons : un petit peu moins de main d’œuvre parce qu’en vue de la productivité, on construit à flux tendus, sans découper le travail, donc beaucoup moins de main d’oeuvre, beaucoup plus de capitaux, surtout beaucoup plus d’images (Mickaël Jackson, Patrick Sébastien...), on prend de la vitesse parce que les tubes servent à une circulation rapide. Lorsqu’on veut que cela coule bien, on canalise. Sinon, ça se répand, ça se disperse. Tout cela est donc très cohérent. Je vous pose la question : « que deviennent les petits ronds dans une circulation de ce genre, dans un fonctionnement systémique de ce genre ? » Ils s’automatisent. Je parle, à ce moment là, de la logique « trans ». C’est à dire qu’ils sont traversés. Ils deviennent, au mieux, un échangeur routier ou elle se branche pour exister, pour être « branchée ». Résultat : son cerveau est traversé, dans un rapport médiatisé à elle-même, sa cervelle dégouline de l’autre côté et elle ne sait plus si elle est, elle ou autre chose. Elle se « shoote » de plus en plus, à mort. Tout cela pour être mieux. Eugène. Un eugénisme. Et le résultat est qu’on va définir « le mieux » et donc modéliser le vivant et aboutir logiquement au clonage. C’est un fonctionnement au formatage - l’entubage - la standardisation, pour que cela aille plus vite, pour que cela inonde les marchés. Je crois que nous pourrions analyser notre vie quotidienne dans les moindres détails, nous repérerions très précisément, à l’œuvre, ce type de logique que j’essaie de schématiser comme cela. Les petits ronds formatés, modélisés, finalement évacués d’eux-mêmes, finiront par mourir. Qu’est-ce qu’être mort aujourd’hui, c’est tout simplement être débranché. Nous les avons appelé exclus. Exclus, donc il fallait les inclure mais dans quoi ? Ils étaient déjà dedans. S’ils étaient dehors, c’est parce qu’ils étaient dedans. Ils étaient dans un truc qui les mettait dehors. Inclure le dehors dedans, forcément c’est globaliser. On pourrait dire les « entubains » ou les « entubés ». Première logique de fonctionnement de la société de consommation. Il y a les « entubés softs » et les « entubés hards » ou pseudo-hards. Les entubés softs, le cul dans un fauteuil, les pieds dans des charentaises, entubés par TV Bouygues, shootés aux alloc, etc., une partie de plus en plus importante de la population. C’est pas très brillant mais ça peut aimer Patrick Sébastien. Quant aux hards, on rajoute encore une dose, on se shoote jusqu’à la mort, jusqu’à être encore beaucoup plus pris par le système. Des gens disent « moi, je résiste au système ». J’ai pris un jour un train à Montpellier pour rentrer à Paris, il y avait trois blacks superbes, des beaux gosses, qui fumaient... - à Paris tout le monde flottait dans un autre monde -Ils n’avaient pas de billet, le contrôleur leur demande leurs papiers, faux évidemment ; le contrôleur fait comme s’ils étaient vrais ; ils ne paieront jamais leur amendes. Les trois blacks se marraient. Il fallait voir. Il fallait voir comme ils étaient habillés : des mecs complètement dans le système, entubés du cerveau. Ça a des allures d’être contre mais ce n’est pas vrai. Je reviens sur les softs. Les politiques sociales sont dans la ligne de l’Etat social dit « provident ». Je me demande si, aujourd’hui, il n’y a pas une sorte de connivence profonde entre la tradition libérale plus ou moins violente, dure et la tradition symbolisée par la politique sociale. Je me pose la question de savoir si ce n’est pas pour cela que nous avons tant de mal, aujourd’hui, à définir la droite et la gauche, parce que nous sommes arrivés à un point de fonctionnement où la société est à un stade de société de communication qui nous ramène devant ce genre de problème. Là évidemment, les softs sont clients des droits.

Donc l’Etat providence est happé par la logique « trans » mais peut-être aussi les élus parce que, intégrant les outils de ce que j’ai appelé ce « formatage » ou cet « entubage », c’est la mise en image. C’est à dire que plus vite cela circule - on le voit très bien en économie, on parle de spéculation financière et « spéculum » est un mot latin qui veut dire miroir. Autrement dit, l’argent n’est plus investi pour produire des produits, mais l’argent est investi pour produire le retour le plus rapide et le retour maximal sur investissement. C’est la circulation financière qui est cherchée et non pas la production industrielle. Là, nous nous engageons dans un processus de virtualisation. C’est de l’image de l’industrie et lorsque vous êtes formatés, modélisés, vous correspondez à une marge. Il y a image du mieux. Donc nous avons ce phénomène de mise en image et je me demande si cela n’est pas en train de sérieusement progresser du côté de ce que l’on appelle la politique, elle aussi happée par l’image : « il faut d’abord que je soigne mon image pour être élu ». A ce moment là, il y a une évolution du sens « représentation ». Est-ce qu’il est le représentant de, ou est-ce qu’il est hors représentation ? Il y a une ambivalence. Le rapport candidat-électeurs peut être une image qui est élue. A ce moment là, il y a aussi une évolution du sens du mot « public ». Ce n’est pas tous à égalité chacun, à l’origine. C’est comme le public d’un théâtre, c’est à dire qu’il y a une scène publique. C’est le problème de la médiatisation, etc. Y a t’il une alternative à ce fonctionnement ? Nous pourrions dire : « la modernité ne va pas, revenons en arrière » et c’est ce que pense beaucoup de gens. Revenons à la société d’avant, à la société féodale ou bien revenons au local. Mais le local de quel point de vue ? D’un point de vue ethno-religieux. Donc la tombe de papa, la force de l’origine religieuse qui descend le long de cet axe vertical, et on fait un cercle autour du totem originaire. Je peux développer cela, en schématisant, on obtient le logo de « Groupama », l’assureur de la ruralité. Mais c’était les affiches de Pétain et certaines affiches de Mitterrand et de bien d’autres. Quand on dit aujourd’hui « retour au local », cela ne m’étonne pas du tout. Dans ce contexte de mondialisation où il n’y a pas d’alternative proposée, nous cherchons à nous raccrocher à ce machin là. Et donc on vote Le Pen parce que nous sommes si bien chez nous, entre nous. Nous pouvons dire « intégration » mais si nous oublions qu’ « intégration » va aussi avec « intégrisme » « intégrité », la distinction entre pur et impur, etc., nous pouvons, l’air de rien, se faire emporter et retourner à cela. Cela revient à être à ce point débranché, qu’il n’y a pas de vie possible. Comment trouver une alternative en société de communication ? Je reprends mes petits ronds et mes flèches et je ne globalise pas.

(JPG)

Je vous pose la question : comment est-ce que cela peut marcher ? Cela ne peut marcher que par tous les petits ronds non seulement récepteurs mais émetteurs. Parce qu’à supposer qu’un seul ne soit pas émetteur, les autres se comportent en maîtres des flux, à Fégard de lui, « flué-floué ». Nous sommes donc dans la logique précédemment décrite. C’est forcément par tous sans exception. Et là nous retrouvons la démocratie ! Oui, mais pas comme avant car j’ajoute « par tous, entre autres ». A et B sont liés par un entre eux. Comme nous deux. Cet « entre » est à la fois ce qui nous conjoint et ce qui nous disjoint. Nous sommes unis par notre distinction. Nous sommes en conférence par les « dis-férences ». Ce n’est plus du tout la logique par tous à égalité tous les mêmes (un = un = un = un). Nous avons vu que cet individualisme moderne pouvait très bien être bouffé aujourd’hui, par le formatage généralisé. Tous pareils, mais pas en tant qu’à l’origine. Nous avons donc affaire à une nouvelle figure « par tous entre autres ». C’est pour cela que, pour ma part, je parle de logique « inter » ou de « Tinter ». A n’est pas supérieur à B mais dans le rapport d’égalité, ils vont ensemble mais leur « vaut » est différent. Pour être dans un rapport d’égalité, il ne faut surtout pas être pareil. Ce qui fait que nous sommes socialisés aujourd’hui, me semble-t-il, dans la mesure où nous sommes « inter » et « sans ». Comme vous m’« intér-essez ». Il y a une sorte de transposition en sciences sociales de choses qui ont émergées dans des champs disciplinaires autres sur, essentiellement, les sciences de la vie et de l’intelligence et le croisement dans les sciences du cerveau. Dans le domaine de l’intelligence : « ah, elle n ’est pas comme moi ! », donc son « vaut » - chacun chez soi- « elle n’est pas comme moi, je la bouffe ». Assimilé : je ne nomme personne. Même certains de la même République étaient comme cela. Le thème de l’assimilation. L’air de rien, nous sommes en train de passer en revue un certain nombre de mots qui circulent : « intégration », « assimilation » et qui ne collent pas. Vous « m’intéressez » « vous ne deviendrez jamais comme moi ni moi comme vous » et pourtant « vous deviendrez différent de ce que vous êtes tout en restant le même ». Mais qui donc ? Pas le même, pas dans le même état du fait d’avoir causé avec moi et réciproquement. Là, on retrouve la logique de la vie qui est une logique de différenciation. L’emploi de la biodiversité. Je n’aime pas du tout employer le mot « individu » - j’ai dit pourquoi - et je promeus, pour ma part, le mot de « singulier ». « ah, que vous êtres singulière ! ». Nous ne sommes singuliers que dans le cadre d’une relation. Nous ne sommes pas singuliers tout seul. Cela voudrait dire que nous sommes uniques. La singularité est une dynamique, jamais un état. Nous avons continuellement à se singulariser en fonction du champ de la relation dans lequel nous nous trouvons. Au bout du compte, tout cela peut être synthétisé dans un concept qui essaie d’exprimer l’unité de ce multiple là, qui est le mot « complexité ». Le contenu du concept de complexité est tout simplement : « nous ne sommes pas moins unis d’être divers et pas moins divers d’être unis », bien au contraire. Ceci est nouveau en République. Je développerai simplement deux principes en émergence dans de cadre de cette théorisation à propos de la complexité.
- Premier sous-principe : le décloisonnement. La France est cartésienne. On aplatissait et on pouvait cloisonner. Je prends l’exemple discipline. « Discipline, « disciplinaire », « multi-disciplinaire », « trans-disciplinaire » et « inter-disciplinaire ». La plupart des gens confondent ces trois mots. Cela représente trois logiques antagonistes. « Multi-disciplinaire : université du découper suivant des cloisons étanches et les spécialistes d’une telle discipline n’ont aucun rapport avec les spécialistes d’une autre ». Nous pouvons dire que cela ne va pas et qu’il faudrait les mettre en contact. Alors « trans-disciplinaire : il conviendrait de supprimer les différences et d’aboutir à de la bouillie mentale » ou « inter-disciplinaire : chaque discipline s’affirme d’autant plus dans sa singularité qu’elle est en conversation, qu’elle est en dialogique avec les autres ». Vous remplacez « discipline » par « culture » et vous avez « multi-culturel », « trans-culturel », et « inter-culturel ». La plupart des gens emploient indifféremment ces trois mots. Comment voulez-vous que l’on s’en sorte ? « Multi-disciplinaire » : les papous dans une tour, les chinois dans une autre, les maliens dans une troisième, etc. Tant qu’il y a des déserts entre les deux, pas de problème, pas de contact. Mais si c’est dans une banlieue et qu’ils descendent sur la dalle, ils se castagnent. Que faire ? Ils se castagnent donc « trans-culture ». Alors on y envoie Mickaël Jackson et tout le monde se met à délirer. Cela ne permet pas à quiconque de s’affirmer dans une identité. Maintenant, je remplace « culture » par « commune » : « l’intercommunal ». il n’y a pas de « trans-communal » ni de « multi-communal » ni de « monocommunal ». Pourquoi des communes se regroupent en inter ? Pour que chacune puisse affirmer une singularité qui sera enrichissante, d’autant plus enrichissante pour les autres. C’est donc une sorte de nouvelle territorialité qui est en gestation.
- Deuxième sous-principe : l’imbrication des échelles. Nous avons le local, le régional, le national, l’européen, etc. Alors nous pensons que le plus petit n’est qu’un petit morceau du plus grand Mais cela s’imbrique et les échelles ne sont pas des dimensions dans le même. Je vais prendre les deux extrêmes : puisqu’il y a une problématique de développement local actuellement, mais pas pour retourner à Groupama mais en rapport avec la mondialité. Est-ce que vous connaissez le mot « glocal » ? II circule depuis une quinzaine d’années. II contient « local » et « global ». Je n’aime pas parce qu’il y a « global » et « globaux » renvoie à la logique trans. Disons que cela exprime « imbrication mutuelle du planétaire et du local ». Qu’est-ce que dit ce concept ? En chaque lieu le développement local va vers la planète entière. C’est à dire que chaque lieu se définit comme lieu dans la mesure où se joue en lui, l’avenir de la planète entière. La planète, pour être vivante, a besoin que tous les lieux soient vivants. C’est donc une exigence planétaire que chaque lieu soit vivant. Qu’est-ce qu’être vivant pour un lieu ? C’est jouer de façon singulière à des jeux rendus possibles par la multiplicité des échanges envisageables dans l’ensemble du champ planétaire. Autrement dit, définir le développement local signifie proposer une singularité à « l’extra », vers l’extérieur. « A trifouillis, ah mince ! » Cela n’a rien à voir. « tiens, le voisin à fait ça et ça a réussi, alors je vais faire pareil ! » Si je fais pareil, nous serons en concurrence dans le même. Et en concurrence dans le même, le plus gros mange le plus petit. Nous n’avons pas changé de logique. Je parle de façon très abstraite mais dont les implications sont immédiates parce qu’il n’y a pas de modélisation. C’est l’application de principe. Je me souviens un jour - à Nevers, le premier adjoint au maire de la Charité se lève en pleurant, disant « A la Charité, la dernière entreprise vient de fermer, la Charité est foutue, il n’y a plus que des vieux ». C’est sorti comme cela. Je lui ai dit « mais supposez que dans quelques mois le bruit circule qu ’à la Charité, les vieux sont comme nulle part ailleurs , je suis sûr que cela attirerait les foules et que vos hôtels seraient pleins ». Voilà. Deuxièmement, le développement local, pour proposer une singularité à l’extra, suppose la démocratie locale. Qu’est-ce que la démocratie locale ? C’est un fonctionnement qui permet de se singulariser à d’autres. C’est là, l’indice de nécessité d’un espace public local. Public, par tous à égalité chacun dans sa singularité. Un espace public local ne peut exister que si chacun y exprime son originalité et non pas sa normalité. C’est autre chose que la démocratie représentative où il faut une majorité donc un commun dénominateur et nous n’allons pas nous entendre, justement, par l’expression de l’infini des singularités. C’est autre chose. Nous avons besoin de ce type d’espace public où chacun peut affirmer ou peut produire sa singularité de façon intéressante pour les autres, de telle sorte que cela aboutisse à des idées. Voilà où je situerais la nécessité de la démocratie participative en lien avec le développement local et dans le contexte actuel de la mondialisation. Quand je parle à des agents de la fonction publique territoriale - c’est pas facile mais on peut y arriver - je dis : « vous avez à être des agents de l’espace public, qui n ’existe pas ». Vous allez me dire : « tout cela est bien joli mais c ’est le bordel ! » L’imagination, l’effervescence, ce ne sont plus les entubages, cela ne peut plus être les « entubés softs ». Quand l’idéal des gens est d’être « entubé soft », si vous voulez les faire travailler à cela... oui, nous en faisons l’expérience quotidienne. Il ne faut pas se décourager, il vaut mieux mourir vivant que vivre mort. Donc je crois qu’il y a une nécessité d’articuler avec la démocratie représentative. C’est à dire que ceci ne passe à l’effectuation de projets, avec toute la technicité que cela suppose, que si ce qui est issu de la démocratie représentative, se met au service de ce qui est issu de la démocratie participative mais selon une autre modalité. Autrement dit, ce n’est pas au maire d’être l’animateur de la démocratie participative. Singuliers, singulières parmi d’autres qui ont des idées à apporter parmi d’autres. Mais en tant qu’élu, il a une certaine légitimité qui, dans le processus de décisions permettant de foire passer de l’idée « imaginer » à de la réalité, il y a quelque chose que la démocratie participative comme telle, ne peut pas produire. Tous les mots, aujourd’hui, sont ambigus. Qu’est-ce que participer ? Est-ce que c’est participer aux projets du maire ? Non, là le maire est un entubeur. Même s’il est charmant, même si ce n’est pas à 100 % vrai, mais cela peut être ça. Et beaucoup disent « comment faire pour que les gens participent à mon projet ? » Alors, on va marcher à l’image et à tout cela. Bref, finalement, quand vous vous adressez, M. le Maire, à vos électeurs, que leur dites-vous ? « Mes chers concitoyens, mes chers administrés, mes chers clients, etc. » Chaque cas est une réalité sociale différente. « Mes chers concitoyens, mes chers administrés » : nous avons vus le public étatique, la techno-administration. « Mes chers clients » : on peut devenir un par un de la clientèle en jouant de l’image qui fait que...etc. C’est vraiment très concret. Voilà, j’ai terminé, excusez-moi si j’ai été trop long.

Hassouna NEHDI - Merci Paul. Nous allons le laisser reprendre son souffle et je vais vous passez la parole pour réagir, poser des questions d’explicitation parce qu’il est vrai que le domaine est vaste, entre l’homogénéisation que produit ce système mondialisé et ce que propose Paul aujourd’hui, d’être des gens singuliers, des gens créateurs, imaginatifs. Je crois que le chemin est long. Je vous passe le micro pour vos questions. Intervenant public - II y a beaucoup de problèmes qui n’ont pas été abordés. Il faudrait revenir sur l’Etat. Un Etat en rapport à cette nouvelle dynamique parce qu’il ne s’agit pas de l’envoyer balader, nous en avons besoin, à condition que ...etc.

Anny GRÛNBLATT - Est-ce qu’il n’y a pas une tentation par rapport aux petits ronds - le schémas est très parlant - qu’ils se regroupent, fusionnent pour justement essayer de pousser l’enveloppe dans laquelle il y a une tentation de les enfermer et qui pourrait mener à ce qui s’est passé dans la rue au lendemain du 21 avril, à des choses spontanées où les individus, venant d’horizons différents, se retrouvent, à un moment précis, pour dire « non » à des choses, qu’ils n’auraient peut-être pas fait autrement, dans un autre contexte, à un autre moment ou dans une autre situation ? Des gens qui ne s’adressent pas la parole, qui vivent côte à côte et qui d’un seul coup, se mettent à fusionner et se retrouvent dans la rue comme cela s’est fait, spontanément. Ce n’était peut-être pas prévu comme cela au départ.

Paul BLANQUART - C’est une question très importante. Le problème est qu’ils se retrouvent ensemble, dans une attitude telle qu’elle soit productrice de quelque chose d’autre et l’émotion ne suffit pas. Il y a une façon émotionnelle d’être ensemble et cela va avec la fusion. C’est le propre, en particulier, des sociétés à fondement religieux. L’émotion dans la mesure où l’on se fait prendre par l’énergie de l’ancêtre fondateur. Il y a des tas de phénomènes religieux à l’heure actuelle - on le voit bien, ça marche à la « trans ». L’émotion ne suffit pas et elle peut vous faire prendre par un manipulateur de sentiments. L’émotion qui déclenche mais qui déclenche la mise en place de collectifs qui eux, ne marchent pas au fusionnel, mais à l’espace public. Non plus à l’espace religieux mais à l’espace public. C’est à dire par discussions argumentées et affirmations de ce que j’ai appelé des singularités dialogantes pour qu’au bout du compte, il en sorte quelque chose qui soit intéressant pour tout le monde. Les émotions sont bien gentilles, mais sont facilement entubables.

Axel OTHELET - Je me suis aperçu, dans ton parcours, que tu as animé un certain nombre de mouvements d’éducation populaire et je voudrais lancer cette question parce qu’à la fois, il y a un double rapport dans les mouvements d’éducation populaire, il y a celui qui était de dire qu’ils étaient des mouvements extrêmement intéressants pour le coût et très porteur dans le cadre de la démocratie participative. Ils étaient les véritables viviers à la participation citoyenne. A côté de cela, ils se situent, aujourd’hui, presque en concurrence, en contradiction avec un certain nombre de secteurs que tu as cités dans la « globalisation » ou la mondialisation et là je pense, pour le coût, à tous les secteurs économiques. Prenons l’exemple de « Décathlon » qui, aujourd’hui, crée toutes les structures de sport autour de ses magasins pour occuper le temps libre des adultes, des enfants, etc. Le temps libre des enfants - nous connaissons bien ici la question - est également très occupé par toutes les démarches proposées par la télé et qui progressivement « bouffe » des parts de marché aux mouvements d’éducation populaire. Quel pourrait être aujourd’hui le renouveau de l’éducation populaire au XXIème siècle sur cette question de la participation des habitants ?

Paul BLANQUART - Tu as surtout lié l’éducation populaire aux loisirs, avec les concurrents de maintenant. Les flux d’images touchent beaucoup les loisirs et il est important que les loisirs deviennent un élément en rapport avec les « tuyaux ». Moi, je suis très éducation populaire mais de façon très large. Je suis aussi éducation populaire face à l’école et à l’université. Je ne pense pas qu’il faille faire entrer la société à l’université mais qu’il s’agit de faire de la société une université. Ce n’est pas la même chose. On porte un badge : notre n° de sécurité sociale. De plus en plus, aujourd’hui, on nous en fait porter un deuxième : Bac - 8, Bac - 3, Bac + 1, Bac +18, etc. Parce que par derrière, il y a une certaine standardisation de l’intelligence c’est à dire qu’il y aurait un étalon unique sur lequel on occuperait des positions graduées. Je crois que l’intelligence, justement, est structurée par ce que j’ai appelé « la logique inter ». C’est à dire que nous ne pouvons pas classer hiérarchiquement les différentes intelligences. Ce qui rend intelligent un ensemble, c’est la dialogique entre les différents types d’intelligence. De ce point de vue là, je critique assez radicalement, la notion même de handicap. Vous êtes handicapés c’est à dire que vous n’êtes pas normaux. Et donc on va vous faire combler par une allocation de je ne sais trop quoi, ce qui vous sépare de la normalité. Les handicapés m’intéressent comme citoyens à l’origine par tous, d’une autre façon d’exister où l’important n’est pas la normalisation mais la richesse produite par le jeu des singularités. Les débiles profonds ne sont peut-être pas capables d’aller voter mais cela ne veut pas dire que je ne les considère pas comme citoyens dans la mesure où je pense que ce qu’ils entraînent chez les autres, des interrogations qui font qu’ils ne vont plus envisager la vie collective comme s’ils n’avaient pas fait d’expérience de ce type d’humains. Pour revenir à l’éducation populaire, je crois que ce qu’il manque dans un pays comme le nôtre, c’est l’auto-production collective de l’intelligence. L’université ne peut pas faire ce travail parce qu’elle vise à produire des spécialistes pointus. Or, cela nous manque cruellement. Il faut que l’on trouve le moyen de produire collectivement de l’intelligence. Les médias pourraient servir à cela. De façon dominante, aujourd’hui, ils servent, au contraire, à l’entubage. Mais les médias pourraient se mettre au service de la « logique inter ». C’est à dire qu’à propos de n’importe quoi, nous avons à choisir entre le sens du « trans » ou le sens de « l’inter ». Moi, par éducation populaire, j’entends cela, cet élargissement. Il ne s’agit pas de se cloisonner dans des loisirs. A partir du moment où il s’agit d’intelligence, la différence entre le travail et le loisir est difficile. Moi je suis un intellectuel et je suis dans l’incapacité de distinguer le travail et le loisir. Je ne sais même plus quand est le jour et la nuit, le week-end et la semaine, etc. parce que j’ai ce privilège là. Le vivant aussi va tirer le bénéfice de tout accident qui peut lui arriver mais au lieu de le vivre comme un échec, il le vivra comme stimulant pour inventer une figure qui n’existe pas encore. Là, nous entrons dans la logique de la différenciation. Je crois qu’il faut y revenir. Mais je crois que justement, l’éducation populaire s’est trop cantonnée dans des histoires de loisirs, qu’avec l’obsolescence des partis de gauche, des grandes forces syndicales, l’action catholique, etc. cela s’est rabattu dans l’occupationnel, et du coup s’est mis au service de cela. Alors que voulez-vous, Patrick Sébastien est plus fort que vous pour l’occupationnel ! En réalité, c’est une alternative. La reconversion ou la relance de l’éducation populaire est beaucoup plus dans le sens d’une société en production collective de l’intelligence. Ceci est un gros truc mais ... (changement de cassette)

Hubert MULLER - Votre démonstration me plaît beaucoup, votre schéma de fin est sympa. Sauf qu’aujourd’hui, moi je suis très pessimiste sur une application de ce type là. Vu que je suis cartésien, il suffit d’appliquer les choses. Mais je me dis que le problème est que si nous laissons les ions, comme cela dans tous les sens, pour produire de l’action collective, il faut bien qu’à un moment donné, et c’est là qu’il y a un paradoxe dans ce que vous évoquez, il y en ait un qui, quelque part, pour mettre dans le tube. Et le problème est là. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de la personne qui parlait du 21 avril. Personnellement, je trouve que c’était un entubage de plus. C’est comme l’histoire de l’Irak actuellement. Il faut aller manifester, c’est bien. Mais encore une fois, nous faisons cela parce que nous nous faisons entubés, quelqu’un nous Fa demandé. Il y a quelques jours, le maire de Belfort nous a demandé de venir manifester le premier jour de la guerre. Il nous dit « le tube est là, allez-y ». Donc ce soir, dès que vous verrez une bombe tomber, vous savez que vous allez vous mettre dans ce tube là Le problème est là. A un moment donné, il faut bien que quelqu’un montre la route. En plus, c’est un autre problème culturel. Culturellement aujourd’hui, nous n’arrêtons pas de fonctionner dans le culte du ? Dès qu’il y a une bonne idée, qui veut la prendre ? Qui veut la porter ? Quelqu’un lève la main, soit le plus opportuniste, soit le plus courageux et puis on se met tous derrière comme un seul homme et « vas-y mon gars ! » Votre schéma est très bien mais comment va-t-on faire pour le mettre en place ? J’ai vécu l’éducation populaire quelques années en tant que porte-parole des jeunes. Je dis cela exprès parce que sans porte-parole, quelquefois, les paroles des jeunes se laissent avorter à certains endroits. C’est une situation paradoxale et comme vous, je n’ai pas de solution.

Michel REINICHE - C’est une question tout à fait différente que je souhaite poser sur la singularité dans la diversité. En fonction du principe que vous nous avez énoncé, comment voyez-vous la construction européenne intergouvemementale, inter-Etat ?

Paul BLANQUARD - Effectivement j’ai parlé conceptuel, ce soir. Donc j’ai débouché sur des principes. Il y a le problème de l’action. Ceci dit, on ne peut pas agir sans principe. Quand nous croyons que nous agissons sans principe, c’est que nous sommes habités par des principes que nous ignorons. Forcément, il y a des types d’intelligence qui sont engagés dans ce que nous faisons. Mieux vaut donc être conscient. Il y a un rapport entre principe et sens. Alors quand vous dites que tous les ions circulent dans tous les sens, je ne le pense pas, parce que cela donne un sens (du sens). Il s’agit de faire un, par le jeu de l’échange des singularités. C’est à dire que l’on se singularise en étant intéressant et non en étant un fou furieux prétendant être unique. C’est à dire que la relation est constitutive. Donc cela ne va pas dans tous les sens. Ce sens est une autre façon de faire société. Ce n’est pas facile parce que l’adversaire, la « logique trans » est très forte. Elle tient bien la place. Et chacun d’entre nous, en grande partie, et l’humanité, en grande partie, en est complice. Après tout, c’est assez reposant, au moins pour ceux qui sont plus du côté ... que... Je crois que la plus grande difficulté est là. Dans un pays comme celui-ci, la plupart des gens sont assez contents. C’est bien pour cela, que là où l’on arrive à mobiliser, c’est pour réclamer des droits, le maintien des droits. Mais être à l’origine des droits par discussions, cela devient ... Donc c’est difficile. Mais je pense qu’il n’y a pas d’autres solutions. Pire hypothèse, comme je le disais : « il vaut peut-être mieux mourir vivant que vivre mort ». Ensuite, quand je repose cette question là à l’ensemble de la planète, il y a assez de gens qui sont à ce point d’état d’être dominés, qu’ils ne peuvent pas jouer le soft. Chez nous, il y a beaucoup de softs, chez eux, non. Là j’entre dans des trucs très précis. Je pense, par exemple, à une ville du Nord de la France qui est couplée à une ville du Nord du Brésil, dans le cadre de ce que nous avons appelé « loi du 6 février 1992 de la coopération décentralisée ». 0 y a des gens de cette ville du Nord de la France qui se branchent sur cette ville brésilienne et ce qui leur revient de la ville brésilienne, c’est une autre conception de la démocratie participative parce que, chez eux, il n’y a pas d’autres solutions. Résultat : cela vient subvertir les principes qui étaient à l’origine de la coopération décentralisée dans cette ville du Nord de la France et en particulier, cela vient subvertir la volonté du maire qui a plutôt tendance à se comporter comme un « parrain », à clientèle. C’est à dire qu’il existe des forces. Il y a beaucoup de moyens dont on peut se servir. Il faut les repérer et il faut être très malin. « Le cavalier qui s’avançait masqué » est la seule référence que je possède et c’est le seul point sur lequel je suis cartésien. Il faut parfois s’avancer, effectivement masqué, parce que, quand on est en situation d’infériorité, si l’on s’avance poitrine nue, on va se faire mitrailler. Alors il faut être malin, il faut être intelligent. Mais je crois qu’il y a des tas d’éléments dont on peut se servir en étant habile, en se concertant, en s’auto-organisant de façon plus ou moins semi-clandestine, qui peuvent contribuer à de la force et à de la dynamique. Je crois qu’il y a aussi à s’interroger sur notre propre complicité. C’est ce qui fait que cela nous paraît difficile, impossible, de l’ordre du rêve. Alors que quelqu’un qui n’a pas les réserves que nous, nous pouvons avoir, il faut bien qu’il se lance. Question de vie ou de mort. J’élargis encore au maximum. A mon avis, si nous ne nous orientons pas dans cette direction là -je disais qu’il y va de l’avenir de la planète - la logique d’entubage est destructrice de la planète parce qu’elle est destructrice de la vie. La vie désormais contient l’intelligence des humains. Pour sa dominisation de l’évolution à laquelle nous sommes parvenus, l’avenir de la planète dépend de nous. C’est pour cela qu’il y a émergence de la problématique écologique. Je ne désigne personne, je parle de la théorie écologique. Quel est son contenu ? Dans l’organisation sociale, il y a va de l’avenir de la poursuite de l’évolution. En face de cela, nous sommes complètement paumés. Cela nous dépasse et nous ne pouvons plus demander à Dieu de s’en occuper et être conforme à un ordre objectif, hiérarchisé, de la nature. C’est ce qui explique que la maladie de notre époque soit l’infiltration ( ?) Parce que nous sommes responsables de cela et qu’y peut-on ? Alors quand il y a un trou, on peut s’en sortir en se shootant au Prozac à l’aide de la logique « trans » ou on s’organise pour faire face. Les problèmes sont tels que nous n’avons pas trop de tous. Nous sommes vraiment aculés à la démocratie. Ce ne sont pas des technos qui apporteront les solutions. Les dimensions sont énormes mais elles sont à relativement brève échéance. Maintenant, en ce qui concerne l’Europe. Nous pouvions penser la commune comme étant une particule de l’Etat-nation. Ce n’était déjà plus la commune du mouvement communal médiéval (XII - XIIIème siècle). Ce n’était pas non plus la paroisse que la commune a remplacée dans les mêmes limites, avec la même superficie, etc. Aujourd’hui, quand on parie « d’intercommunal », c’est encore autre chose. C’est à dire que le même mot peut couvrir ce que j’appelle des « sociales territorialités différentes ». Belfort, dans ce cadre mondial, n’a plus à être le même Belfort qu’il était comme petit morceau d’une république homogène. La question qui se pose est de savoir comment nous allons nous servir des autres instances -je faisais allusion à l’Etat, je ne suis pas contre l’Etat - mais je dis que l’Etat français doit se recycler de telle sorte qu’il se mette au service de cela parce qu’à partir du moment où on décentralise, on peut revenir à la féodalité d’avant, l’espace royal, les jacobins. C’est un peu à cela que nous assistons, actuellement, dans le piétinement de la politique de décentralisation. Nous revenons un peu à un face à face entre un Etat centralisé et des zones décentralisées mais guidées un peu par des féodaux. Que l’Etat se mette au service de cette dynamique là, de telle sorte que le local ne soit pas entubé et ne soit pas en régression aux formes antérieures locales. Il y a donc un nouveau rôle spécifique. Je crois que la France peut encore exister à condition qu’elle soit capable de se recycler. La France d’aujourd’hui n’est pas la France de Verdun qui n’était pas la France de la fédération qui n’était pas la France de Bouvines qui n’était pas la France de Clovis. Ça s’appelle toujours la France, ce n’est plus le même contenu. Peut-être que cette France, pour se recycler : le cadre européen effectivement, tous. Mais le cadre européen obéit aux mêmes lois que la commune ou que la nouvelle France, c’est à dire doit contribuer à cette logique en mettant ses forces spécifiques. L’Etat doit mettre la police, la justice au service de cela. L’Europe a aussi à mettre quelque chose au service de cela. Un certain poids par rapport à d’autres entités très fortes dans l’espace mondial. C’est à dire rendre possible le jeu interne différenciant l’interne à l’Europe parce que l’Europe, dans son ensemble, face à ce jeu, peut être plus forte, par exemple, que les Etats-Unis. Chaque instance a son rôle singulier à jouer pour que les autres puissent jouer aussi ce type de jeu. Cela donnerait beaucoup de cohérence à l’ensemble.

Hassouna NEHDI - II nous arrive souvent de discuter, dans cette même salle, des problèmes locaux et des problèmes mondiaux. Toutes les fois que nous avons essayé d’aborder des problèmes globaux, on nous dit que les gens, ici, ne s’intéressent pas à cela. Ce qui m’a fait penser au mot « glocal ». On nous dit que les gens, ici, s’intéressent à des problèmes locaux, aux problèmes de quartiers mais les questions concernant le global ne les intéressent pas. Peut-on faire une éducation populaire en essayant de connecter les problèmes lointains et les problèmes d’ici ?

Paul BLANQUART - Je ne vais pas donner de recettes parce que proposer des recettes voudrait dire entrer dans une attitude modélisante qui va avec le formatage. Que les gens ne s’intéressent pas à la planète, c’est bien dommage ! Parce que la planète leur retombera dessus d’une façon ou d’une autre. C’est du reste, déjà le cas. C’est bien parce que cela marche d’une façon que j’ai schématisée par une logique « trans » qu’ils ont, localement, les problèmes qu’ils ont. Il y a un problème d’éducation. Là nous retrouvons ce que je disais à propos de l’éducation populaire : il faudrait que l’ensemble de la société s’autoforme de façon intelligente. fl y a une formule qui dit « penser globalement pour agir localement ». J’y vois déjà la récupération de quelque chose qui est né dans l’intelligence « inter » récupéré par l’intelligence « trans » parce qu’il faudrait dire aussi l’inverse : « laisse-moi pense globalement et toi, agis localement ». C’est tout à fait le maître des flux. Donc « penser globalement pour agir localement » et « penser localement pour agir globalement ». C’est à dire que la planète ne sera vivante que si tous les lieux sont vivants. C’est à dire que dans la façon dont tu discute et tu traite tes problèmes locaux, mon p’tit vieux, que tu en ais conscience ou pas, se joue ton apport ou non, à la vie d’ensemble le plus vaste, y compris planétaire ! Bien des gens n’ont pas cela en tête. Il faut les éduquer à cela. Ce n’est pas compliqué ! C’est facile à penser ! A représenter ! Nous avons assez de moyens audiovisuels maintenant. Les gens ont le code dans la tête, vu depuis l’espace. Ce n’est pas compliqué de faire comprendre aux gamins que quand il se passe quelque chose là, cela peut entraîner telle conséquence. Alors pourquoi ne le faisons-nous pas ? Tous ! Cela ne paraît pas si compliqué que cela. C’est la notion même d’individu qui ne colle plus. « Indivisum » en latin ; en grec on dit « atome » : particule élémentaire d’une matière qui peut être toujours la même. Donc j’ai droit à la même chose, donc si je m’intéresse à moi ... non ! Le singulier dépend de la façon de « je m’affirmerai dans ma particularité » et de cela dépendent beaucoup de choses. Il y a de quoi stimuler. On dit que les gens « s’emmerdent ». Si leur cerveau est habité par ce genre de truc, il n’y a pas de quoi s’ennuyer. C’est passionnant, non au sens « se faire emporter ». Alors vous allez me dire : « tu prêches ! » Oui, peut-être. Mais être démocrate, fondamentalement, - je vais peut-être un peu grossir les choses - c’est une position de foi. Car c’est fou, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen : tous à égalité chacun dans sa liberté à l’origine de la vie collective, c’est de la folie ! Il y a des inférieurs et des supérieurs ! Mais non ! Et pourtant, les droits de l’Homme ... c’est peut-être fou mais cela définit l’humanité. Je crois que nous en sommes là aujourd’hui. Il y va de l’avenir de l’humain en tant que responsable de l’avenir de la poursuite de la grande aventure de l’évolution. Il ne faudrait pas que l’humain manque à la vie. Excusez-moi, je me suis laissé emporter mais je le crois très profondément.

Hassouna NEHDI - Peut-être l’humain n’a-t-il pas la légitimité que lui confisque l’homme politique qui lui, a un mandat local, national, européen, etc. ?

Anny GRÛNBLATT - Nous avons quand même le pouvoir de dire « non », de réfléchir et cela commence dès que nous donnons la vie. A la maternité, on nous fait rentrer dans le tube en nous proposant une petite mallette avec du lait pour bébé parce que le lait maternel n’est plus cela. Si nous voulons résister, il faut refuser cela, refuser les couches untel. Le bébé a un jour et on le fait déjà rentrer dans le tube. La même chose lorsque qu’on rentre dans une grande surface où l’on nous pousse à acheter tel ou tel produit. Nous avons le pouvoir de résister à cela et de contre-proposer. C’est en fait un combat de tous les jours. Par rapport à l’écologie, quand je fais quelque chose, je me pose la question du lendemain et de l’incidence de mes actes. Je crois que c’est à la portée de chacun.

Paul BLANQUARD - Là où vous avez raison, c’est que les forces, pour l’instant, sont faibles, dans la réalité, non pas dans le principe. Mais vous êtes combien, ce soir ? J’ai connu l’éducation populaire bien avant vous, c’était tout à fait autre chose. Je pense à la JAC. C’est elle qui a bouleversé la campagne française avec des dirigeants comme Bernard Lambert. Ce n’était pas rien. C’était autre chose que de l’occupation des loisirs. Cela produisait de l’intelligence et ça se chamaillait Je me souviens d’une photo de l’équipe nationale de la JAC où il y avait Bernard Lambert, Debatisse, le paysan de l’Aveyron, tendance MRP, démocrate chrétien, et Douroux qui est l’artisan de la transformation du Crédit Agricole. C’est à dire que toutes les luttes du monde paysan se passaient à l’intérieur de cette équipe là. Il y avait de la discussion et de l’autoformation collective. Vous avez raison. Je ne sais pas si l’interprétation que vous donnez est bonne. Mais à priori, pourquoi pas ? L’entubage, tous contre la guerre, etc. Moi, je suis contre cette guerre mais cela ne veut pas dire que je trouve qu’il est suffisant d’être contre. Parce que, quand même, après Saddam, comment allons-nous faire pour le truc, etc. ? Autrement dit, nous devons discuter et intelligemment. Il ne faut jamais se faire enrôler par quoi que ce soit. Et c’est cela la démocratie participative. Ce n’est plus un problème d’avant-garde, ce n’est plus le problème de faire masse. C’est une question de faire intelligence et de faire vitalité. Vitalité et intelligence !

Axel OTHELET - Bien, avant que nous nous laissions envahir par la trans-musique que nous entendons dans la salle voisine, je vous propose de conclure. Compte tenu de la qualité de philosophe de notre invité de ce soir, finir par quelques citations me paraît particulièrement adapté pour illustrer le débat que nous venons d’avoir. « La démocratie est chose trop sérieuse pour être confiée aux électeurs ». Arthur KOESTLER « Démocratie est le nom que nous donnons au peuple, chaque fois que nous avons besoin de lui ». Robert De FLERS « En démocratie, la politique est l’art de faire croire au peuple qu’il gouverne ». Louis LATZARUS « Mais la démocratie, c’est un peu comme une maison vide... il faut savoir ce que les habitants vont faire de cette maison : vont-ils l’entretenir, l’embellir ou la laisser s’effondrer petit à petit ? ». Jean-François REVEL « Sous le nom de démocratie, c’était en fait le premier citoyen qui gouvernait ». THUCYDIDE Je vous remercie de votre présence, merci beaucoup à Paul BLANQUART pour ses propos extrêmement enrichissants. Je vous invite à présent, à partager le pot de l’amitié. Rendez-vous le 11 avril pour une conférence avec Jean-Marc STEBE sur le thème des politiques de la ville.