Café citoyen (14/10/04)
Introduction : Les enjeux des médias audiovisuels dans la société.
Il n’est plus à démontrer l’importance croissante de l’image véhiculée par les médias dans notre société contemporaine. Que les effets de cette image soient positifs ou négatifs, tout le monde s’accorde à dire qu’il y a nécessité de développer l’analyse ou la distance critique par rapport aux messages audiovisuels. Toutefois, en guise d’introduction à celui-ci, entendons-nous sur quelques considérations.
Même si un français sur deux est mécontent de la télévision (sondage paru dans Télérama du 25 septembre, les enfants, les jeunes et par extension, la population française passe trop de temps devant la celle-ci (en moyenne 3 heures 32 par jour, l’équivalent de 9 années de vie) nous dit-on. Nous ne sommes pas à un paradoxe près. Comme la télévision peut être nuisible, le fait de la regarder trop longtemps produit forcément des effets. Tous les rapprochements sont faits : rapport violence et télévision, absence de travail scolaire et télévision ou jeux vidéo...A tel point que le gouvernement s’est empressé de demander un rapport à la philosophe Blandine KRIEGEL pour enrayer cette spirale descendante. Or, à y regarder de près, on s’aperçoit que les effets de la télévision ne sont pas forcément directs sur ceux qui la regardent. Ils sont le plus souvent corrélés à des conditions sociales d’existence par exemple. Une étude parue dans la revue « science », portant sur 707 enfants (blancs et catholiques) de New York suivis dès leur naissance montre que 5,7 % des enfants regardant la télé moins d’une heure par jour ont commis des violences, 22,5 % pour ceux qui regardaient entre une et trois heures, 28,8 % pour ceux qui regardaient plus de trois heures. Parmi ces derniers, les garçons représentent 45 % et les filles 12,7 %. En moyenne, 60 % des programmes TV américains contiennent des actes violents et une heure de télévision en comporte entre 3 et 5. On aurait vite fait de faire le raccourci, mais poursuivons cette étude : si la télévision fait partie des facteurs environnementaux pouvant déclencher l’agressivité, une question plus fondamentale est toutefois : pourquoi regarde-t-on la télé ? Les enquêteurs notent que le nombre d’heures passées devant la télé est positivement corrélé à un environnement dangereux (quartier en difficulté), un revenu familial faible (lui-même corrélé à un bas QI), à des négligences dans l’éducation de l’enfant et à des difficultés psychiatriques. Ces éléments relativisent la relation directe qui est souvent faite entre violence et télévision. Il y a en effet, une inégalité devant l’accès à la compréhension et à la distance critique des mass médias. C’est ce que pense, entre autres, le cinéaste Robert GUEDIGUIAN dans un article du Monde du 11/08/04 où il dit que « les enfants des actionnaires de nos chaînes de télévision vont à l’Ecole alsacienne, à l’Ecole de la Légion d’honneur ou je ne sais quel couvent des oiseaux. Des lieux où ils ne regardent pas la télévision que leurs pères fabriquent. Les enfants de nos banlieues qui regardent ces émissions (il parle des émissions de télé-réalité) plus qu’ils ne vont dans les écoles de notre République auront leur cerveau disponible pour penser que le Coca-Cola est la meilleure boisson du monde (nous y reviendrons) et surtout pour penser que leurs conditions de vie sont mauvaises à cause de la nature. Donc il est impossible de les améliorer ». (il fait allusion là au discours qui consiste à faire penser que la réalité de la télé-réalité est la réalité elle-même et que la société est composée de vaincus et de vainqueurs et que la compétition est la vie elle-même !)
Venons-en à cette fameuse télé-réalité Concernant son influence directe ou indirecte auprès des jeunes aussi bien dans la socialisation que dans des espoirs imaginaires de la réussite facile (je pense à Star Académy, Loft Story...), une fois encore les arguments peuvent être retournés. Pour un sociologue belge Yves PATTE, la télévision ne fait que présenter les modèles de stéréotypes dominants. En ce sens, y a-t-il réellement une influence de la télévision sur la société ? N’est-ce pas plutôt l’inverse ? La société produit des normes médiatisées par les médias. « On critique la télévision pour ses stéréotypes », dit-il, « les dessins animés pour enfants sont machistes, la société l’est également. On critique alors ces dessins animés, sous -entendant que l’origine de ce modèle de société vient de leur influence. Les films, les documentaires et les jeux vidéos sont violents. Nous vivons dans une société qui laisse mourir des milliers d’enfants en Afrique chaque jour et qui maintient dans la misère toute une partie de la population. Mais la violence des jeunes est forcément due aux médias... » On pourrait multiplier les exemples, la thèse de l’auteur étant de montrer que la télévision est le reflet de cette société que l’on n’ose affronter en face. Comme si, on tentait par la critique de cet instrument d’échapper à ce que nous avons engendré réellement.
On peut s’accorder avec certains propos de l’auteur, mais en faisant bien attention de ne pas enjoliver ces propos qui dédouaneraient complètement la télévision de ses responsabilités dans l’engouement, dépassant quelquefois les limites, suscité autour des personnages des émissions de télé réalité. Je ne pense pas, contrairement, à cet auteur que la télé ne fait que construire de l’image autour de la réalité. Certaines émissions ne sont construites que dans le souci d’apaiser les cerveaux, les rendre disponible pour vendre du coca-cola (pour reprendre les propos tenus il y a quelques mois par Patrick Le Lay, le PDG de TF1). Car en effet, le lien entre télévision et capitalisme n’est plus à démontrer. L’objectif des chaînes étant de développer ses parts de marchés, ce n’est certainement pas en ajoutant une couche de souci supplémentaire à ses téléspectateurs qu’elle pourra le faire. Il faut donc vendre du divertissement léger et surtout ne pas susciter la réflexion des individus. C’est une dérive de la télévision qui n’exploite quasiment plus son potentiel énorme de développement des esprits. Sur cette question du lien entre télévision et marchandisation, le problème n’est pas tant de faire vendre les produits, c’est surtout le message qui peut être véhiculé par ces produits. Dans la lettre du CIEM (Collectif Interassociatif Enfance et Média) de Janvier - Février 2004, il est dit « la télévision sert de relais et d’amplificateur aux messages véhiculés sur d’autres supports ». Un exemple d’une carte à jouer des Simpson intégrée dans un paquet de céréales Kellogg’s proposant au jeune consommateur d’apprendre par cœur les six règles de conduite de Bart Simpson est présenté. 1. Je ne termine jamais ce que j’ai commencé 2. Le mensonge n’est pas un péché 3. Je shoote dans tout ce qui bouge 4. La bataille d’eau est une activité très intelligente 5. Je montre mes fesses pour frimer 6. Je suis le meilleur roteur du monde Au-delà de la stratégie marketing, on remarquera que les règles de conduites édictées par les fabricants (transmises par un message de fiction) sont le strict opposé des principes de base que sont censés poser les parents dans les premières années de l’enfant.
En définitive, on peut constater que les effets directs et/ou indirects de la télévision doivent être repris afin de prendre la distance critique nécessaire ou encore, nous pouvons l’utiliser comme un instrument de développement des apprentissages, comme le suggère Maguy CHAILLEY (MdC IUFM Versaille). Cette auteure montre que la télévision est donc source d’apprentissage non perçus comme tels par beaucoup d’élèves, voire même impensables à « avouer » à l’école. Ce qui renvoie au poids des discours adultes (enseignants, éducateurs, parents) pour façonner les représentations des enfants au sujet de la valeur (ou non valeur) de leur expérience de téléspectateur. En effet, lorsque celle-ci demande à des élèves issus de trois classes de cours moyen « tout ce que tu sais sur C. COLOMB, où l’as-tu appris ? » Pratiquement tous les élèves interrogés ont cité la télévision comme source de leurs connaissances sur ce sujet. (dans un dessin animé diffusé dans le club Dorothée). Elle multiplie les exemples qu’il serait trop long de développer.
On peut retenir, pour conclure sur cette présentation, et pour finir sur une note plus positive à propos de la télévision, que si certains de ces savoirs peuvent paraître lacunaires ou insuffisamment mis en relation avec les savoirs présentés à l’école, ce n’est pas le procès des enfants qu’il faut faire, ni même celui de la télévision, mais bien celui d’une institution dont la mission est non seulement de dispenser des savoirs mais aussi d’aider à les organiser. Comme le dit Maguy CHAILLEY « pourquoi se limiter à la seule organisation des savoirs dispensés à l’école ? »
AO